Initialement, c’est à Sondrio, mercredi, que Romain Grégoire espérait s’exprimer une première fois sur le Tour de Suisse. Or, la première étape ne s’est absolument pas déroulée comme chacun l’avait prévu, puisque Tadej Pogacar a profité des premiers reliefs, à plus de 80 kilomètres de la ligne, pour s’envoler dans un raid solitaire. « On savait que la première bosse serait difficile, mais pas que ça explose de cette manière derrière, résumait Yvon Caër. On n’a pas réussi à accrocher le premier groupe, et on n’était tout simplement pas à notre niveau. En revanche, on sait de par le vécu de certains coureurs qu’on est toujours mieux le deuxième jour ». Alors que Lorenzo Germani avait été le premier à atteindre l’arrivée de cet acte d’ouverture, un sursaut d’orgueil était attendu dans le clan Groupama-FDJ United ce jeudi pour le deuxième round, lui aussi accidenté. « Les jambes n’étaient pas au rendez-vous hier, et on voulait vraiment se rattraper, glissait Ewen Costiou. Il était hyper important pour nous de corriger le tir ». Compte tenu des écarts observés au général, et de la dominance étalée par Pogacar la veille, cela donc passait inévitablement par l’échappée. « On avait vraiment à cœur d’être devant et d’essayer de piéger UAE, reprenait Ewen. Dans la première et la deuxième bosses, on a tout mis avec Romain et Rémy, et on a finalement réussi à sortir ».

Après une première tentative annihilée, le Breton est parvenu à se faire la malle avec le Franc-Comtois et douze autres coureurs après une trentaine de kilomètres. « Ils étaient forcément en condition s’ils avaient réussi à sortir deux fois, assurait Yvon. Puis, ils ont vraiment géré leur échappée de manière apaisée et intelligente. Ils n’ont pas été trop généreux comme ils peuvent parfois l’être ». « C’était à bloc toute la journée, et il n’y a rien à dire sur l’organisation de l’échappée, ajoutait Ewen. Tout le monde passait son relais ». Or, l’entente était primordiale, puisque le peloton a d’abord maintenu les fuyards sous les deux minutes avant de céder un peu de terrain en raison du rythme rapide et incessant imprimé à l’avant. À l’entame de la dernière heure de course, l’équipe UAE Team Emirates a fait appel à une main d’œuvre supplémentaire pour remporter son bras de fer avec l’échappée, mais c’est avec un capital de quasiment deux minutes que les hommes de tête ont pu entamer l’enchaînement des côtes de Fanghi (3,5 km à 7%) et d’Orselina (1,4 km à 8,9%) à 18 kilomètres du but. Toutefois, la pression s’est faite plus vive encore dès les premières pentes au sein du paquet. « On s’est un peu affolés car l’écart s’est réduit très vite au pied de la bosse et j’ai suggéré à Ewen de maintenir un bon rythme », reprenait Yvon.

Le jeune Breton s’est exécuté et a ainsi sacrifié ses chances pour favoriser son acolyte. « On s’est vite dit qu’on allait jouer la carte Romain, assurait Ewen. J’étais un peu mieux qu’hier mais pas encore à 100%. J’ai fait un tempo au pied de la première bosse car on savait que les écarts allaient se réduire. J’ai essayé de faire vivre l’échappée pour que ça aille le plus loin possible ». Dans cette côte, Afonso Eulalio a placé un premier démarrage, auquel Romain Grégoire a répondu à contre-temps. Une partie de l’échappée s’est finalement regroupée dans la descente, mais avec seulement une quarantaine de secondes d’avance sur Pogacar et alors que l’ultime difficulté se profilait. Les hommes de tête ont tenté de l’avaler aussi vite que possible, et au sommet, ils n’étaient plus que six. Dont Romain Grégoire, à l’arrachée deux secondes derrière ses compagnons et concurrents. « Il savait qu’il y avait une petite cuvette après le sommet, et il a fait comme si l’arrivée était là », précisait Yvon. Le Franc-Comtois s’est arraché, est ensuite rentré dans la portion descendante, tandis que Pogacar et Vacek se rapprochaient à une vingtaine de secondes. Dès la descente achevée, à six bornes du but, les fuyards ont donc collaboré pour éviter le retour du champion du monde. « Étant donné qu’ils n’étaient qu’à quinze secondes, personne n’a voulu jouer, tout le monde a collaboré, et c’est peut-être ce qui a sauvé l’échappée », analysait Yvon. Le poker menteur ne s’est installé qu’à l’approche de la flamme rouge, mais quelques accélérations ont permis au groupe de conserver une petite marge. 

« Dans un final comme ça, il faut prendre des risques, je ne pouvais pas me permettre de sauter sur tous les coups, donc j’ai laissé faire les autres, témoignait Romain. Je n’ai pas regardé une seule fois derrière dans les trois derniers kilomètres. J’étais vraiment focalisé sur mon sprint ». Et surtout sur la manière de l’aborder. « Je savais que je voulais passer le dernier virage, à 250 mètres, en tête, expliquait-il. C’est ce qu’on avait décidé ce matin avec les directeurs sportifs. J’ai réussi à le faire. Ensuite, ça a tenu jusqu’au bout… » Après avoir superbement manœuvré, le Bisontin a pris deux longueurs d’avance à la sortie du virage, et personne ne l’a dès lors revu. À quelques encablures de la ligne, il a même pu se relever complètement pour laisser exploser sa joie. « Je n’ai rien lâché, et je suis vraiment allé la chercher loin celle-là », confiait-il. Dans « un sale état » selon ses propos, et dont ses jambes crampées donnaient une parfaite illustration, Romain Grégoire arborait bien logiquement un très large sourire après la cérémonie protocolaire. « J’ai souvent besoin de prendre des petites claques pour rebondir, confiait-il. J’étais vraiment déçu de mon étape hier. Aujourd’hui, j’ai su réagir et je suis vraiment heureux. Ça fait un grand bien de gagner ! Quand Yvon m’a dit à 1h30 de l’arrivée que Thibaud avait gagné en Occitanie, ça m’a donné un boost. Je voulais que ce soit une plus belle journée encore pour l’équipe. Le début de saison n’a pas été à la hauteur de nos espérances, mais on espère que ces deux victoires promettent un bel été ».

« C’est une belle journée après la déception d’hier, mais on sait que Romain a cette capacité de rebond, comme il l’avait montré en Drôme-Ardèche plus tôt cette année, complétait Yvon. L’envie était certainement là, mais la condition aussi, et ce qu’on a réalisé aujourd’hui, en équipe, doit nous inspirer pour les prochaines échéances. Pour ce qui est du final, Romain sait faire quand il est dans cette position… Il a cette intuition et cette finesse qui lui appartiennent ». « On a fait une étape de fou et Romain concrétise, je suis trop content », s’exclamait enfin Ewen à l’arrivée. C’est, quoi qu’il en soit, un premier objectif validé par l’équipe sur le territoire helvète. « Le Tour de Suisse est déjà réussi, mais on ne peut pas s’en contenter, concluait Yvon. On n’est malheureusement plus vraiment en lice pour le général, mais dès demain, on va se relancer dans le travail comme aujourd’hui. Il y aura match ! On aura ensuite Rémi pour le chrono puis la dernière journée dans la montagne, qu’on se doit de faire sérieusement. On est aussi là pour faire des efforts dans cette phase de montée en pression vers les championnats le Tour ».

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