Au départ d’Alcaraz ce mardi, ils étaient nombreux, contrairement à bien d’autres journées sur le Tour d’Espagne, à pouvoir envisager, voire rêver, d’une victoire d’étape. C’est en effet un profil assez ouvert qui venait relancer les hostilités au lendemain d’une journée de repos bienvenue. Les centre-quatre-vingt-cinq kilomètres vers Elche de la Sierra comportaient bien 3000 mètres de dénivelé positif, mais l’absence de difficulté majeure permettait de dresser un éventail de prétendants assez large. L’Équipe cycliste Groupama-FDJ United elle-même se donnait plusieurs options pour la journée. « On ne savait pas si c’était pour une échappée ou pour une arrivée groupée, mais on savait que c’était la Visma-Lease a Bike qui avait les clés de la course, exposait Benoît Vaugrenard. Au départ, il fallait surtout observer ce que faisait Van Aert. S’il allait dans les coups, Bastien avait la consigne de ne pas hésiter à accompagner. Si Van Aert et son équipe ne bougeaient pas, Bastien devait attendre le sprint ». Or, c’est la deuxième stratégie qui a été choisie par la formation néerlandaise, ce qui n’a toutefois pas empêché Enzo Paleni de se joindre à une échappée de sept hommes. « C’était parfait, on avait qu’à laisser faire », ajoutait Benoît. Pour sa part, Enzo Paleni s’est franchement employé à l’avant, d’abord pour se construire un avantage décent dans les cinquante premiers kilomètres, puis pour mener un bras de fer face au peloton dans la deuxième partie de course. 

Prudentes, les équipes de sprinteurs ont tenté de garder les fuyards à portée de fusil, mais quatre d’entre eux, dont le jeune homme de la Groupama-FDJ United, sont parvenus à franchir l’ultime difficulté répertoriée en tête alors que d’innombrables mouvements se produisaient dans le paquet. « On est restés très calmes et on a fait en sorte que Bastien fasse le moins d’efforts possibles dans les dernières bosses, ajoutait Valentin. On avait dit au briefing qu’on ne devait pas bouger avant le sprint, et c’est ce qu’on a fait ». Après un superbe combat, Enzo Paleni a été repris à sept bornes du but avant que ne débute le faux-plat montant vers l’arrivée. Le peloton, de plus en plus maigre, est tant bien que mal parvenu à contenir les assauts, qui ont malgré tout fusé jusqu’à l’entame du dernier kilomètre. « Les routes étaient larges, mais c’était en prise, et on savait que ça allait être un sprint très usant, au mental, décrivait Benoît. Le final a fatigué les trains, ça nous avantageait car la vitesse était un peu moindre, mais l’objectif était d’attendre le dernier moment. Avec ces grandes routes, on peut avoir tendance à remonter tôt, mais il fallait patienter jusqu’au dernier kilomètre. On a eu peur pendant un instant car on ne les voyait pas, et tout à coup, on a vu débouler Guillaume ». 

À 500 mètres de la ligne, et alors que deux hommes avaient pris une longueur d’avance, c’est en effet le Normand qui a lui-même pris les commandes du peloton. « J’ai retrouvé Guillaume, je ne savais même pas à quelle distance on était de l’arrivée, mais je ne sentais pas mes jambes, donc je lui ai dit : vas-y à fond, mets tout ce que tu as », relatait Bastien. Et l’habituel grimpeur s’est effectivement mué en poisson-pilote de fortune. « J’ai eu une ouverture pour le lancer dans le dernier kilomètre, confiait Guillaume. C’est un rôle que je n’ai pas l’habitude d’avoir, mais je suis assez fier d’avoir ajouté cette corde à mon arc ». À la sortie du dernier virage, à environ 300 mètres du but, Guillaume Martin-Guyonnet a finalement lâché Bastien Tronchon, qui ne s’est alors pas posé de questions. « Au moment où il s’est écarté, je me suis dit : c’est un peu loin, mais tant pis, j’y vais, contait le Savoyard. J’ai pu bénéficier un peu de l’aspiration des deux coureurs devant. Le timing était parfait ». À compter de cet instant, il a pris un avantage qu’il s’est surpris de conserver : « J’ai sprinté jusqu’à la ligne, mais je n’y croyais pas. Pendant le sprint, je pensais qu’il y avait des gars devant ou que certains allaient me remonter, mais je ne voyais personne… » 

Et pour cause. Tout en contournant le dernier attaquant, à 25 mètres seulement de la ligne, il a contenu la meute lancée à ses trousses depuis près de vingt secondes, et il a alors coupé la ligne d’arrivée dans la peau d’un vainqueur incrédule. Main sur le casque, visage stupéfait, avant que ne viennent le poing serré de la réalisation, les larmes chaudes de la libération et les embrassades chaleureuses de ses coéquipiers. « C’est fou,  c’est une journée de fou, lâchait-il dans sa toute première déclaration. Cette victoire représente vraiment beaucoup pour moi, vous ne pouvez pas savoir. Ça a été une année compliquée, et c’est peut-être pour ça que, même dans le sprint, je n’y croyais pas ». Sujet au délai entre la retransmission télévisée et à la réalité du terrain, ses directeurs sportifs ont eux aussi été pris complètement par surprise. « On a vu Guillaume débouler et deux secondes plus tard, RadioTour a annoncé ‘’victoire de Bastien Tronchon’’, racontait Benoît. On s’est regardés dans la voiture et on s’est dit que ce n’était pas possible. On a quand même attendu de voir la vidéo, et là on a explosé pour de bon. Ça a fait l’effet d’un ascenseur émotionnel. On ne les voyait pas, on pensait que ça allait être compliqué de jouer une place, et tout a basculé en quatre secondes pour nous. C’est extraordinaire. On était simplement heureux ». 

Heureux, aussi, pour un jeune homme qui n’a pas toujours eu l’occasion de montrer son plein potentiel en 2026, pour sa première saison dans l’équipe. « Je me suis dit qu’il fallait faire confiance au processus et qu’on verrait ce que ça donnerait, disait-il. Au départ de Monaco, je me suis juste dit : « le travail a été fait, il faut maintenant courir comme j’aime le faire. Aujourd’hui, j’étais dans une très bonne journée, et ça faisait très longtemps que je n’avais pas eu de telles sensations. J’ai dit aux mecs à plusieurs reprises que je prenais vraiment du plaisir aujourd’hui, malgré le fait que la course était assez dure. J’ai toujours eu conscience de mes capacités, mais j’ai aussi régulièrement des pépins. J’en ai encore eu cette année, mais quand je me sens vraiment bien et que je le dis aux gars, ils me font pleinement confiance. C’est juste incroyable que ça se concrétise de cette manière ». « On sait que c’est un garçon qui a beaucoup de qualités, soutenait Benoît. Il a été beaucoup blessé en début d’année, mais au fur et à mesure de cette Vuelta, on a vu que ça revenait doucement et qu’il reprenait confiance. De là à gagner un sprint semi-massif, on ne s’y attendait pas, mais tout était réuni aujourd’hui. Ce n’est pas un pur sprinteur, mais à l’usure, après 3000 mètres de dénivelé, il peut être très fort dans ce genre d’arrivée, d’autant plus quand il a de bonnes jambes. Il a su en profiter ».

Désormais vainqueur d’étape sur un Grand Tour, Bastien Tronchon a par la même occasion apporté un succès très attendu par la Groupama-FDJ United et ainsi libéré toute une équipe. « C’est une victoire qui fait du bien et qui fait plaisir à tout le monde, confiait Benoît. On sait aujourd’hui la difficulté d’aller chercher des victoires sur les Grands Tours. On avait certes l’objectif du classement général avec Clément, mais la victoire d’étape a toujours eu une saveur très particulière. C’est maintenant chose faite. La Vuelta est réussie, ça va libérer tout le monde, et il reste de belles choses à faire ». « C’est franchement super, savourait Valentin. Maintenant, ça ne sera que du bonus. Il y a de super choses à aller chercher, que ce soit avec Clément et Guillaume au général, ou avec nous autres en échappée ». Et c’est d’ailleurs le Normand qui ponctuait cette journée extraordinaire par de simples mots : « Il y a eu des hauts et des bas cette saison, alors on va savourer ce moment ». 

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