Ancien pilier de l’Équipe cycliste Groupama-FDJ United, William Bonnet est aujourd’hui responsable de la logistique course au sein de la structure. Aux côtés de ses collègues, il veille à ce que les moyens humains et matériels soient en place pour permettre à l’équipe de fonctionner de manière optimale en compétition ou en stage. Il nous dévoile aujourd’hui les coulisses de la préparation de l’une des épreuves phares du calendrier : le Giro.
De capitaine de route à chef d’orchestre logistique
Mon arrivée à ce poste s’est faite à la suite d’échanges avec l’équipe et en raison du départ à la retraite de Martial Gayant, qui coïncidait plus ou moins avec la fin de ma carrière. C’est un poste qui m’intéressait, car il occupe une place centrale dans l’équipe. On touche à tout, on est au cœur de l’organisation et on a des échanges réguliers avec tous les corps de métier de la structure. Aller sur les courses, devenir directeur sportif, peut sembler la reconversion logique, mais ça ne m’attirait pas plus que ça. Ma prise de fonction s’est faite de manière progressive. On m’a d’abord laissé finir ma carrière, puis lors de ma première année de retraite sportive, je suis venu quelques fois en tant qu’invité, sur les stages, sur les courses, ou auprès de Martial, pour voir comment toute cette organisation se construisait. Bien évidemment, des liens se sont créés au cours de mes années de sportif dans l’équipe et une confiance mutuelle s’est installée. Cela a facilité les choses. Les reconversions ne sont jamais évidentes, ils n’étaient pas obligés de me proposer cette opportunité, donc je suis très reconnaissant envers Marc [Madiot] et l’équipe.
Les premiers pas
La préparation d’un Grand Tour comme le Giro démarre pendant l’hiver. À l’instar des coureurs, le programme du staff est établi à ce moment-là après l’annonce du calendrier de courses par l’UCI. On sait le personnel dont on a besoin pour un Grand Tour. On se réunit alors avec les différents pôles de l’équipe (sportif, médical, mécanique, assistants) pour déterminer le staff que l’on souhaiterait sur cinq grands rendez-vous : les trois Grands Tours, les Classiques Ardennaises et les Classiques Flandriennes. Il y a une sélection, et donc une petite forme de concurrence dans le staff pour ces grands rendez-vous, mais on s’attache aussi à varier les programmes des assistants et des mécaniciens. Finalement, cette partie de l’organisation est relativement simple. Dès l’hiver, le planning est plus ou moins défini jusqu’au Tour, même si les choses peuvent évoluer en fonction des aléas.
La surprise vient ensuite du tracé qui nous est proposé par l’organisateur de la course, et la difficulté se situe précisément à ce niveau-là. Lorsqu’il y a, comme cette année, un Grand Départ très loin de l’Italie, ça ne facilite naturellement pas les choses. La complexité est alors d’acheminer tout le matériel, les véhicules et les personnes afin que l’équipe puisse fonctionner correctement.
Toutes les routes mènent à… Nessebar
Au fur et à mesure que la course s’approche, la convocation devient un élément central de notre organisation : elle centralise toutes les personnes présentes, leurs déplacements, leurs vols, leurs références de billets, les véhicules qu’ils retrouveront sur place, le nom de l’hôtel de ralliement etc… L’objectif est que chacun dispose de ses propres informations, mais sache aussi quand les autres arrivent, quand les récupérer, de sorte à ce que tout le monde soit rassemblé le jour J. Par la suite, d’autres informations leur sont communiquées, comme le Livre de Route. Certains responsables entrent aussi en relation avec les hôtels en amont pour préparer les besoins de l’équipe, comme la nourriture nécessaire au cuisinier.
De manière évidente, dans un sport comme le nôtre, les trajets sont extrêmement personnalisés, car chacun part de chez soi. Il faut faire en sorte que le coureur qui habite à Nice et celui qui habite en Bretagne arrivent, dans le cas qui nous intéresse, le mardi à Sofia dans des horaires à peu près similaires. L’idée étant de pouvoir récupérer tout le monde plus ou moins en même temps, staff compris, et de leur permettre de rejoindre l’hôtel dans un horaire convenable. Pour donner un ordre d’idée, notre convocation pour le Giro inclut cinquante personnes. Environ trente-cinq seront sur place sur la durée, mais certains ne seront que de passage car sont inclus les convoyeurs, mais aussi certains assistants qui seront en Bulgarie mais pas en Italie, puisque nous avons besoin de staff sur d’autres courses ! Pour couvrir tous les fronts, nous faisons appel à des vacataires réguliers sur le Giro, en plus des titulaires.
Concernant la réservation des trajets, il n’y a donc pas de vérité ni de règles absolues. On aimerait pouvoir s’y prendre bien en avance, mais la réalité est qu’il y a toujours des imprévus. Pour les personnes sûres et certaines d’y aller, on commence à réserver un mois à l’avance, mais pour d’autres, comme les coureurs, cela nécessite parfois un ajustement de dernière minute. L’autre aspect à avoir en tête concernant les personnes est la gestion des hôtels. L’organisateur gère la réservation et accorde un quota de chambres à chaque équipe, mais toutes les équipes dépassent ce quota. Il nous faut alors réserver des chambres et des nuitées en extra pour chaque étape (généralement entre 5 et 6), et on réussit la majorité du temps à trouver des chambres dans le même hôtel.

L’armada prend la route
L’inventaire et le réapprovisionnement des camions sont fluidifiés au maximum. Il y a des référents mécaniciens et assistants sur chaque course, et étant donné que la saison est déjà bien lancée, les véhicules sont mobilisés sur d’autres compétitions avant de repartir sur le Giro. À la fin de chaque course, les inventaires sont réalisés par les assistants et mécaniciens et sont partagés sur des groupes dédiés. L’enjeu est de réapprovisionner en conséquence. Il y a une vraie solidarité entre les membres du staff, chacun sait avec qui il va travailler, et ils s’organisent entre eux en fonction. Plusieurs assistants et mécaniciens ont donc fait des passages d’un ou deux jours au Service Course à Villepinte pour charger les différents véhicules, en produits de nutrition, glacières et tout ce dont ils peuvent avoir besoin.
Côté mécanique, il y a aussi des particularités à gérer. Par exemple, avant ce Giro, certains coureurs n’avaient pas couru lors des quinze derniers jours. Il a donc été simple d’acheminer leurs vélos car ils ont pu être chargés dans le camion qui est parti en Bulgarie. D’autres coureurs, en revanche, disputaient jusqu’à dimanche le Tour de Romandie. Les vélos ne sont revenus que lundi au Service Course, mais plutôt que d’envoyer un véhicule en express vers la Bulgarie, on a décidé de les transporter en avion mardi avec une partie du staff. Il faut sans cesse trouver des solutions pour que tout soit au départ en temps et en heure.
Sur les Grand Tours, nous avons également une prestation de matelas avec notre partenaire Technisom. Des personnes sont dédiées à cela et viennent avec nous sur chaque Grand Tour depuis 2-3 ans pour installer et désinstaller les matelas dans les hôtels. Eux aussi ont besoin de passer au Service Course pour préparer un véhicule, charger tout ce dont ils ont besoin (matelas, oreillers, etc) avant de partir. Au niveau des véhicules mobilisés, tout est évidemment révisé avant le départ pour éviter tout problème. Nous ne sommes jamais à l’abri, mais nous faisons en sorte que les véhicules soient en état de fonctionnement pour la période souhaitée.
Une flotte à bon port
Pour un Grand Départ de l’étranger, comme cette année de Bulgarie, on attend d’abord de savoir ce que l’organisateur va mettre à disposition des équipes pour faciliter les transferts. Par exemple, l’an passé, notre flotte de véhicules avait la liaison entre l’Albanie et l’Italie car c’était organisé par l’organisateur. Cette année, en dehors du voyage du staff et des coureurs le dimanche soir, rien n’était prévu pour les transferts de véhicules. Il a fallu qu’on s’adapte et qu’on s’organise en conséquence. Dans les faits, on a décidé d’envoyer une première flotte de véhicules, plus restreinte, en Bulgarie, et une autre, plus conséquente et habituelle, en Italie. Ce début de Giro monopolise donc une grande partie de notre flotte alors qu’il y a les courses bretonnes en face, des stages qui commencent, nos équipes de jeunes… La gestion du parc automobile est généralement délicate, mais dans ces cas-là, elle devient un véritable casse-tête.
Aussi, le départ étant lointain cette année, nous faisons appel à des convoyeurs qui acheminent certains de nos véhicules, comme les camions et camping-cars, en Bulgarie, et d’autres directement en Italie. On travaille aussi avec une société pour transporter sur camion plateau des véhicules plus légers comme les voitures des assistants et des directeurs sportifs. Cela évite une fatigue additionnelle au staff, car 2500 kilomètres séparent notre Service Course du Grand Départ de Bulgarie. Nos équipes sont présentes près de quatre semaines sur place, c’est déjà très long en soi, donc on évite de solliciter le staff pour cette mission. Pour le convoyage, il faut en revanche prendre en compte les jours fériés et les week-ends, où les véhicules n’ont pas le droit de rouler. Certains sont donc partis depuis la semaine passée pour arriver en Bulgarie en temps et en heure. Il faut aussi savoir qu’il y a des réglementations et formalités administratives à prendre en compte pour certains véhicules quand ils traversent certains pays. Ce sont des choses qu’il faut aussi avoir à l’esprit.
Pour l’anecdote, l’organisateur prend en charge une vingtaine de personnes par équipe pour un vol organisé dimanche soir de Sofia à l’Italie. D’autres membres de l’équipe voyageront sur d’autres vols que nous avons réservés, tandis que notre service hospitalité fera le voyage en bateau pour amener leur véhicule en Italie. C’est le seul véhicule qui couvrira les deux pays, mais cela leur prendra deux jours. Ils auront d’abord huit heures de route pour prendre le bateau en Grèce, puis 10-11 heures de traversée, et une fois arrivés en Italie, encore 5-6 heures de trajet. Tout cela pour dire que, logistiquement, il était impossible de faire traverser tous les véhicules et être à temps pour le départ de la première étape sur le sol italien.



Deux « ouf » de soulagement
Une fois que tout est en route, que tout le monde est arrivé sur place et a pris ses marques, ça roule ! On répond ensuite aux imprévus qui peuvent survenir. Sur le terrain, l’un des trois directeurs sportifs présents est dédié à la partie logistique, en l’occurrence Jussi Veikkanen sur le Giro. On se réunit régulièrement en amont avec lui et Melly Fesin pour mettre en place toute l’organisation et partager tous les éléments. Une fois sur place, c’est lui qui est responsable du fonctionnement pendant le Grand Tour, et même si on reste en soutien, le but est qu’il soit dans les meilleures conditions pour travailler une fois la course lancée. Jussi est d’ailleurs déjà sur place depuis plusieurs jours, et jusqu’au dernier moment, on a encore de nombreux échanges sur l’organisation, les arrivées des uns et des autres, la récupération et la restitution de certains véhicules de location. Une fois que la première étape sera partie, ce sera un premier ouf de soulagement, et une fois qu’ils seront sur le sol italien, ce sera un second ouf de soulagement. Pour autant, ce n’est pas une décompression, car d’autres courses arrivent derrière. Il n’y a pas de temps morts.
Une fois que la course est lancée, on croise les doigts pour que tout se passe bien et que tous les coureurs soient en forme. Quand on est coureur, on n’a pas forcément conscience de tout ça, des galères et des problématiques rencontrées par le staff et ceux qui organisent, mais au fond, c’est normal qu’on ne soit pas au courant. Comme à mon époque, le staff est avant tout là pour essayer d’optimiser le quotidien du coureur afin qu’il puisse performer au mieux. Si notre travail ne se remarque pas, c’est que le travail a été bien fait.