« Le plus perturbant, c’est l’incertitude »

Comme une partie du monde, et à l’instar d’autres compétitions sportives, la planète cyclisme s’est arrêtée samedi après-midi, à l’issue de Paris-Nice. En raison des restrictions imposées pour endiguer la propagation du Coronavirus, la petite reine range ses affaires jusqu’à nouvel ordre. L’occasion de faire un point global sur la situation avec le manager général de l’Équipe cycliste Groupama-FDJ, Marc Madiot, avant les étranges et épineuses semaines à venir. 

Marc, extraordinairement, la première partie de saison s’est achevée hier avec Paris-Nice. Est-il possible de tirer un bilan après ces deux mois de compétition ? 

C’est difficile, surtout pour nous qui avions délibérément établi un début de saison assez light pour certains de nos coureurs. Nous n’avons pas beaucoup couru en février, l’objectif était de commencer à bien marcher en mars… C’était un choix sportif au départ, et au moment où nous pensions arriver hyper compétitifs, nous nous retrouvons finalement à l’arrêt. À part certains qui comptent 8-10 jours de courses, les autres en ont 3-4, voire même zéro pour William Bonnet. On commençait à être bien malgré tout. Le timing était relativement bon pour Paris-Nice, de même pour l’UAE Tour avec Gaudu et Démare. Nos leaders arrivaient dans leur bonne phase. Cela nous conforte tout de même dans notre choix d’approche de la saison, mais ça s’arrête là. 

« Les 15 prochains jours seront déterminants »

Quelle est aujourd’hui la réalité du calendrier ? 

Comme tout le monde, on a suivi les annulations en permanence et en direct ces derniers jours. Aujourd’hui, tout est annulé pendant au moins un mois. À la reprise, les annonces se feront aussi au compte-goutte. Il faudra alors surtout veiller à ce que tout le monde puisse repartir, car il ne faudrait pas que certains s’octroient certaines dates sous prétexte qu’ils sont plus importants. En tant que Président de la Ligue Nationale de Cyclisme, c’est l’une de mes vraies préoccupations ; il faudra faire attention aux « petits » : organisateurs, courses, équipes et coureurs. Les grands organisateurs et les grandes équipes s’en sortiront toujours, mais il faut veiller à ce que la pyramide soit préservée, et elle repose avant tout sur les courses de moindre importance. Ce sera mon point de vigilance. Certes, j’ai envie que le Giro ait lieu, même repoussé, mais il ne faut pas qu’il vienne manger les petits organisateurs. Il ne faut pas que ça tue ce qu’il y a en face ou à côté. Il ne faudra laisser personne sur le bord de la route. 

Y a-t-il aujourd’hui une projection sur un mois, ou davantage ?

Je ne vais pas me projeter pour le moment. En quinze jours, on a déjà eu l’occasion de le faire plusieurs fois, sur des programmes, des redistributions de courses, mais au bout du compte, tout finit à la poubelle deux jours après. On va déjà observer ce qui se passe d’un point de vue sanitaire puisque c’est ce qui va déterminer le reste. Les instances sportives vont se ranger derrière ce que diront les gouvernements internationaux. Je ne veux pas entrer dans un modèle de « seconde trêve hivernale ». Pour l’heure, on va juste essayer d’être pragmatique. On a devant nous 15 jours qui vont être déterminants pour la suite. On échafaudera en interne ce qu’on peut éventuellement envisager, mais le plus important aujourd’hui, c’est la courbe de propagation du virus. On en est tous réduits à ça. Selon les évolutions, on apercevra peut-être un peu de la lumière, un peu plus tard, mais il faut être très prudent. Se projeter maintenant, ça ne sert à rien, car on a de grandes chances d’être déçus, et je ne veux pas qu’on se donne de fausses espérances. Les plans A, B, C, D, on les a déjà tous envisagés. Sur l’ensemble des quinze derniers jours, UAE Tour compris, on doit même en être au plan M ! On a vécu des expériences assez particulières depuis deux semaines. On va donc faire un état des lieux et se donner deux semaines pour évaluer la situation globale. À partir de là, on aura éventuellement une idée sur comment les choses pourraient évoluer. 

« Il est impossible de savoir quand la saison reprendra »

Comment l’équipe va-t-elle opérer dans cette période qui présente plusieurs défis ?  

On va d’abord faire un tour d’horizon de la situation, mais ça va être vite vu, puisque tout le monde est à l’arrêt. On vaessayer de permettre à nos coureurs de gérer la situation au mieux, en les accompagnant de la meilleure manière possible, tout en sachant qu’on ne peut pas faire de stage. Ce sera de l’assistance morale plus qu’autre chose puisqu’on ne peut plus se regrouper pour s’entraîner ou courir. On va veiller à ce que les coureurs puissent continuer de s’entretenir au quotidien, et ils feront du home-trainer si, comme en Italie ou en Espagne, il leur est plus tard interdit de sortir dehors. Voilà pour ce qui est du sportif. En ce qui concerne la partie administrative et vie de l’équipe, c’est aujourd’hui un peu trouble. Le gouvernement a laissé entendre qu’il prendrait tout en charge, mais concrètement, il faudra bien comprendre comment ça va se passer pour notre entreprise. Il n’y a pas que le volet sportif. Il y a une grosse partie de l’iceberg qu’on ne voit pas. C’est en tous les cas un tournant avec cet arrêt global de l’activité économique. On fonctionne comme une entreprise, on va donc forcément subir des répercussions. On va être attentifs à ce que les pouvoirs publics et les ministères vont nous dire par rapport à cela. J’ai aussi des réunions prévues cette semaine, avec l’association des ligues, avec la Ligue Nationale de Cyclisme, pour faire un point sur la situation, mais on reste extrêmement tributaire de la société. 

Comment appréhende-t-on une situation comme celle-ci, imprévisible et inédite ? 

On est tous dans la même situation. Le plus perturbant, au final, c’est l’incertitude. Quand on sait qu’on est à l’arrêt deux ou trois semaines, c’est relativement simple à gérer. Le souci ici, c’est que la durée de cette interruption est aujourd’hui indéterminée. Si on veut être optimiste, on se dit que tout peut redémarrer dans trois semaines, mais la réalité du terrain nous laisse penser, notamment par rapport à ce qu’on a observé en Chine, que ça prendra bien plus de temps. La saison reprendra forcément à un moment. Mais quand ? Comment ? C’est impossible à savoir à l’heure qu’il est. De toute façon, le vélo est bien souvent le reflet de la société. Ce sera à nouveau le cas cette fois. On reprendra quand la société se remettra elle-même à tourner normalement. Et le Tour n’est pas épargné. Bien malin qui peut dire aujourd’hui ce qu’il en adviendra… Pour l’heure, je veux rester pratico-pratique. Faisons les choses dans l’ordre, mettons nous en mode stand-by et faisons ce qu’on nous demande pendant au moins les quinze prochains jours.