« Le mot d’ordre général a été compris »

Depuis le 11 mai dernier et la fin confinement en France, l’intégralité des coureurs de l’Équipe cycliste Groupama-FDJ a désormais l’opportunité de rouler en extérieur. À plus de trois mois de la reprise envisagée, une grosse préparation se profile désormais pour tous, malgré des expériences bien diverses lors des deux derniers mois. Nous avons fait le point avec le directeur de la performance de l’équipe, Frédéric Grappe.

Dans quel état physique avez-vous récupéré les coureurs confinés après deux mois ?

Il y a eu une baisse de forme, c’est évident, mais il faut être prudent vis à vis cela. Il n’y a pas toujours une relation directe entre les sensations de l’athlète et la réalité en termes de mesures. Lorsque les coureurs sont bien entraînés pendant la saison et qu’ils viennent à se sentir moins bien, ça se joue à 4-5% en niveau de performance. Ce n’est pas beaucoup, mais eux le ressentent. Alors évidemment, si on a une baisse du potentiel physique de 15-20%, pour eux c’est énorme, ils pensent avoir tout perdu. Mais ce n’est en réalité pas dramatique. Ils vont vite se rassurer et constater que ça revient assez rapidement. Disons qu’ils sont tellement habitués à jouer sur une fluctuation très minime que si l’on dépasse les 10%, soudainement, ils ont la sensation d’être de retour à zéro. En vérité, ils n’ont pas perdu tant que ça. Tout est relatif, et tout va vite rentrer dans l’ordre.

« Il fallait être très souple »

Peut-on imaginer des tests d’efforts pour évaluer leur forme ?

C’est prévu pour début juillet. Ils auront alors quasiment un mois et demi d’entraînement derrière eux. Sachant qu’il n’y aura pas eu de courses depuis très longtemps, il sera important de faire un bilan général de l’état des troupes, d’obtenir des mesures objectives de leur potentiel physique. Cela se fera en temps voulu, dans des conditions à définir. Ce sera un passage important, aussi bien pour eux que pour nous. On ne peut pas laisser des athlètes arriver au départ d’une course sans avoir de points de repères. En revanche, il n’y a aucun intérêt à le faire maintenant. On est encore très loin des objectifs. Faire des tests au terme d’une période où l’entraînement a plutôt tendu vers l’entretien, ça ne sert pas à grand-chose. Ceux que nous pratiquerons plus tard devront leur apporter de la confiance et leur permettre de savoir où ils en sont avant les courses. De plus, annoncer froidement que la forme a chuté de 10-15%, ce n’est pas explicite, il faut remettre ça dans un contexte. Enfin, sûrement que en l’état actuel des choses, certains n’arriveraient même pas à faire le test à bloc. Il faut qu’il y ait un contexte favorable et une grosse motivation. On est aussi dans une phase où l’entraînement est le mot d’ordre, même si la charge reste faible. Ce serait malvenu de faire des tests dans cette période qui n’est pas propice à cela.

La « fraîcheur mentale », « l’équilibre contraintes-plaisir », étaient les notions clés des deux mois de confinement. De ce point de vue, la mission a-t-elle été remplie ?

Manifestement, tout s’est plutôt bien passé pour les quarante-deux coureurs de l’équipe (WorldTeam et Conti confondues). Nous n’avons pas eu de cas compliqué à gérer. En revanche, les séances sur home trainer étaient très individualisées, ne répondaient pas à un copier-coller tout fait. Tout a été conçu en fonction des réponses apportées par les uns et les autres. Certains ont fait des compétitions, d’autres non, car ils n’en avaient pas envie. Nous n’avons obligé personne. La contrainte se met en place lorsqu’on incite trop, quand on force quelqu’un à faire quelque chose qu’il n’a pas envie de faire. Cela ne n’est pas produit. C’était long, bien sûr, mais nos coureurs l’ont relativement bien supporté. Cela a aussi permis à certains qui n’aimaient pas le home trainer d’en voir finalement l’intérêt. Par moments dans l’année, il peut être intéressant d’en faire. Cela a permis de niveler l’équipe en ce qui concerne cette pratique, et ça pourra nous servir pour la suite. Au lieu de trainer dehors sous des temps exécrables, certains vont comprendre qu’il est peut-être plus intéressant de faire une bonne séance sur home trainer. Les plateformes virtuelles se sont d’ailleurs montrées utiles et efficaces. Tout le monde l’a noté. Certains le savaient déjà, d’autres ont appris à aimer ça, d’autres n’ont pas apprécié plus que ça. Mais de manière générale, je pense que tous y ont, à un moment donné, trouvé une certaine utilité. Pour moi, c’est aussi une autre manière de s’entraîner, un nouveau levier de stimulation. On peut retirer du positif de cette période.

Les coureurs ont semble-t-il joui d’une grande liberté d’action…

Il fallait être souple. Ne pas l’être dans cette période aurait été une grosse erreur. On aurait pu en récupérer certains un peu « à l’envers ». Ils seraient sortis dehors, bien sûr, mais probablement avec une dynamique différente. Le mot d’ordre général a été compris. Je pense aussi que tracer les grandes étapes, leur donner une visibilité sur plusieurs semaines, même s’il y a évidemment eu des ajustements, était très important de ce point de vue. Par exemple, nous avons déjà tracé un plan jusqu’au 31 janvier 2021. Il y a du conditionnel, naturellement, mais ils savent au moins, dès aujourd’hui, comment tout sera décalé si tout se déroule comme attendu. C’est important d’avoir une vision à long terme. On ne veut pas seulement être focalisé sur 2020, qui est une année très très spéciale, mais déjà enclencher l’articulation pour 2021 et la faire comprendre aux coureurs. Cela implique beaucoup de conditionnel, mais les grandes étapes sont tracées et on fera les ajustements qui s’imposent. Se projeter est très important pour le coureur.

« N’accumuler aucune fatigue »

Avez-vous déjà observé des disparités entre confinés et non-confinés ?

On pourrait les noter si, dans 15 jours, on faisait un stage avec des coureurs qui ont fait du home trainer et d’autres qui ont roulé dehors. On pourrait voir comment se repartirait la fatigue sur une semaine et leurs réactions aux différents parcours. C’est plus compliqué aujourd’hui. Il faut savoir que certains ont certes continué à faire de la route mais les entraîneurs les ont un peu calmé sur les deux dernières semaines de sorte à qu’ils se remettent dans le sens de ceux qui reprenaient le 11. Certains ont donc observé une coupure de presque 15 jours début mai. Et puis, c’était long aussi pour eux. Rouler sans objectif, même sur la route, c’est compliqué. Sur la lancée des courses, certains ont continué pendant un temps pour se faire plaisir, mais arrive un moment où, quand on roule sans savoir pourquoi et sans pouvoir se projeter sur un objectif, ça devient longuet, on perd du plaisir. À un moment donné, ils tournaient en rond. Rouler sans ne plus savoir pourquoi, ça n’arrive jamais chez un athlète de haut niveau. N’importe quand dans l’année, quand il sort son vélo, il sait pourquoi. C’était une situation inédite pour eux. Certains font du vélo depuis 14-15 ans et n’avaient jamais connu ça.

Maintenant que tout le monde est de retour sur la route, que leur a-t-il été conseillé ?

On a tracé toutes les grandes lignes jusqu’à la reprise des courses. Les trois semaines de mai vont s’articuler autour de l’endurance et le volume va progresser de semaine en semaine, avec un point très important : n’accumuler aucune fatigue. Il n’est pas question d’arriver fin mai en ayant emmagasiné de la fatigue. Il faut bien assimiler les charges et refaire les bases. Les entraîneurs et coureurs ont bien compris cette première trame. Sur la première semaine, rouler entre 12 et 15 heures était par exemple largement suffisant. Ça va augmenter, nous allons introduire quelques séances d’explosivité, un peu de travail technique en danseuse et commencer les premières grosses charges en intensité début juin. Cela nous mènera ensuite à début juillet et notre fameuse semaine de tests. Le mois de juillet sera très spécifique en fonction du programme de courses de chacun. Certains iront probablement en altitude pour des micro-stages.

La préparation est-elle finalement similaire à celle du début de saison ?

Pas tout à fait, parce que « l’aquarium » n’est pas le même. Travailler aux mois de novembre, décembre et janvier, ça n’a rien à voir au niveau atmosphérique. Les coureurs vont se retrouver dans un environnement tempéré et chaud, ce qui est beaucoup plus aisé et facile, les stimulations seront meilleures, ça va répondre bien plus rapidement. Ce ne sera donc pas pareil. C’est aussi pour cela qu’il faudra être prudent, on risque d’avoir des réponses différentes. Ils vont progresser plus vite, du fait du travail accumulé depuis novembre, ne l’oublions pas, mais aussi des meilleures conditions météo. Les bases d’un point de vue méthodologiques sont assez similaires, mais les réponses ne le seront pas. Les entraîneurs devront donc procéder à des ajustements qui ne sont pas les mêmes qu’en hiver. Les coureurs vont d’ailleurs vite s’en apercevoir.  

« La récupération en course et à la maison sera primordiale »

À quel point la relation entre le pôle médical et le pôle performance sera décisive ces prochains mois ?

Nous travaillons très étroitement et nous sommes quasi imbriqués l’un dans l’autre. Nous avons énormément d’échanges et nous voulons faire très attention d’un point de vue sanitaire. Nous avons lancé un questionnaire en interne pour nous assurer que certains n’ont pas eu le Covid-19, de par la mise en évidence de certains symptômes. Nous avons beaucoup insisté pour que les coureurs renseignent bien, quotidiennement sur la plateforme de l’équipe, toutes leurs sensations. Ils peuvent quantifier leur sommeil, leurs sensations à l’entraînement, leur fatigue. Les réponses perceptibles sont essentielles dans une telle période. Plus encore que d’habitude. C’est ce qui va permettre de guider l’entraînement pour l’entraîneur et permettre au médecin de noter si des points méritent d’être approfondies. Le seul moyen que nous ayons d’être hyper-réactifs, c’est que les coureurs nous renseignent bien. Ils ont tout ce qu’il faut pour le faire et c’est un impératif. En fonction du retour des questionnaires et des protocoles UCI, il risque aussi d’y avoir des tests médicaux, mais tout cela doit encore être peaufiné.

Es-tu préoccupé par le retard pris par les coureurs confinés en vue de la reprise ?

Absolument pas ! Trois mois et demi, c’est largement suffisant. J’ai toujours dit que de manière générale, il faut douze semaines pour amener un coureur au top quand il part de zéro. Avec le beau temps, avec ce qu’ils ont déjà fait avant, il n’y aura aucun problème. Tout sera gommé et tout sera remis en ordre au fur et à mesure, je n’ai aucune inquiétude.

Avec seulement trois mois de compétition, comment faire pour que les coureurs soient immédiatement et durablement opérationnels ?

Ils ne seront pas directement au top. Ce n’est pas possible quand tu arrives sur une première course. C’est inenvisageable, il est nécessaire de faire des réglages. Mais tout le peloton va arriver comme ça. Les réponses à l’entraînement de manière individuelle, c’est une chose, celles en compétition avec les autres, c’en est une autre. Ils vont tous arriver comme des chiens fous, hyper motivés, et ça va partir dans tous les sens. Ils devront être en capacité de bien analyser leurs réponses, car les stimulations et les efforts ne seront pas les mêmes. Certains sont capables de les interpréter assez vite et de se régler rapidement, d’autres mettent plus de temps à le faire. On sait aussi qu’ils vont passer leur temps à courir, rentrer à la maison et repartir en compétition. L’entraînement sera surtout un entraînement de régulation et de récupération. L’entraînement ne servira pas à les faire progresser, les courses suffiront à cela une fois la saison lancée. La récupération en course et à la maison sera de fait primordiale et cela prendra plus de poids que sur les autres années. On a déjà attiré leur attention sur ce point. Ceux qui seront en capacité d’optimiser leur récupération, seront ceux qui passeront le mieux les trois mois et demi. C’est évident, et ça les fera progresser pour les autres années. Notre rôle est de leur permettre d’accéder à ces outils – nous en avons beaucoup dans l’équipe -, et de pouvoir bien les utiliser.

« Au lieu d’avoir trois bosses, on n’en aura qu’une »

Organiser la performance sur une période si courte, c’est un vrai défi ?

Evidemment, dans la mesure où on n’a jamais connu ça. On ne sait pas ce qui va se passer, mais il n’y aura en tout cas pas un pic de forme sur trois mois et demi, ce n’est pas possible. Ce sera plutôt une courbe en dos de dromadaire, plus ou moins décalée. Certains auront la bosse au milieu des trois mois, d’autres l’auront décalé à droite, d’autres à gauche. Au lieu d’avoir trois bosses sur l’année comme c’est souvent le cas sur une saison normale, on n’en aura plus qu’une. Une montée et une descente, avec un plateau plus ou moins long.

Il n’y aura donc pas de dos de chameau, à savoir deux bosses sur trois mois ?

Ce devrait être trop dur, je ne crois pas à ce modèle. Je peux éventuellement l’envisager mais pas avec deux véritables bosses. Sur trois mois, monter haut, descendre puis remonter haut, c’est compliqué, c’est beaucoup trop court. On aura autant de bosses que de coureurs en fin de compte. Il faudra extrêmement bien cibler ses objectifs. Encore une fois, on est un peu dans l’incertitude. On imagine ce qui peut se passer mais on reste dans une grande part inconnue. Quand on fait le Tour, on peut tirer une semaine, éventuellement 15 jours. Ensuite, on se couche et c’est normal. Le niveau diminue. Il pourra remonter un peu, mais pas aussi haut ou aussi longtemps que lors de la première bosse. Maintenant, attention, il faut être conscient que dans la montée de la bosse on est bon, au-dessus on est très bon, et dans la descente on est encore bon. Il faut relativiser, on est quand même bon pendant un certain temps. En définitive, ça ne m’inquiète pas. Il y aura juste un paquet de dromadaires qui va se balader et il faudra composer avec.