« Il y a plus d’attentes autour de nous »

Spécialiste des « Ardennaises » s’il en est, Rudy Molard se présente sur cette campagne 2021 à la fois en tant que coureur protégé, et coureur d’expérience. Au sortir d’une longue coupure, le quatrième du dernier Tour des Alpes Maritimes et du Var s’apprête à former un joli trio en compagnie de David Gaudu et Valentin Madouas. À la veille de l’Amstel Gold Race, il a accepté de nous parler longuement de ces épreuves qu’il affectionne tant.

Rudy, tu es revenu à la compétition cette semaine après un mois d’absence. Qu’as-tu fait durant ce laps de temps ?

Après Tirreno-Adriatico, j’ai coupé assez longtemps en raison de mon programme qui s’articule autour des Ardennaises et du Giro. Je voulais vraiment assimiler mon gros début de saison, que je juge plutôt bon. Je suis aussi tombé malade quasiment au moment de ma coupure programmée, et je suis resté un petit moment sans vrai bloc d’entraînement. J’ai observé six jours sans vélo puis une semaine avec des sorties assez courtes. Ensuite, je me suis fait un mini-stage à la maison pour essayer de préparer au mieux la suite de mon programme.

« Peut-être plus frais mentalement et physiquement »

Ce programme n’incluait donc pas le Tour des Flandres, que tu avais particulièrement affectionné l’an passé…

J’avais vraiment envie d’y retourner, car j’étais vraiment déçu d’avoir crevé l’an passé alors que j’étais dans le groupe pour jouer le podium. Malheureusement, ça ne s’imbriquait pas bien dans mon programme cette année. Si je m’étais arrêté après les Ardennaises, je pense que j’aurais continué sur la lancée de Tirreno, mais sachant que j’avais le Giro derrière, il me fallait absolument une coupure à cette période-là. En faisant le Tour des Flandres, je n’aurais pas pu réellement couper car les Ardennaises arrivaient vite. Il a fallu faire des choix, trouver des compromis, et cela voulait dire faire une croix sur le Ronde. J’espère y retourner l’année prochaine, et avec le public, ce serait encore mieux.

En revanche, tu te présentes désormais sur un vrai rendez-vous de ta saison…

Les Ardennaises font évidemment partie des gros objectifs de l’année. Maintenant, je suis un peu en manque de repères sur ma condition, n’ayant couru que la Flèche Brabançonne en un mois. J’espère être de mieux en mieux et que ma fraîcheur jouera en ma faveur. Je n’ai jamais eu cette approche pour les Ardennaises. D’habitude, je passais par le Tour du Pays Basque. Une course en un mois, ça peut faire juste pour être vraiment performant, mais ça peut éventuellement suffire. L’inconnue se situe surtout sur la dernière heure de course. J’ai essayé de compenser le Tour du Pays Basque à l’entraînement, en faisant une grosse semaine avec beaucoup de volume de sorte à pouvoir peser dans le final. Ces courses se gagnent dans la dernière heure, après six heures d’efforts. Quand on a couru avant, on a souvent l’endurance nécessaire, alors que quand on s’est seulement entrainé, on est souvent un peu juste sur la fin. Julien Pinot est venu chez moi, on a pu travailler derrière scooter, ce qui était plutôt bien. On va voir ce que ça donne. D’habitude, j’arrive plutôt en fin de cycle sur les Ardennaises car j’observe une coupure juste après. Cette fois, c’est l’inverse. Je suis vraiment en début de cycle car j’enchaîne avec le Giro. Mentalement et physiquement, je suis donc peut-être plus frais. Ça peut être un avantage.

Qu’est-ce qui te fait dire que tu es prêt, généralement ?

Souvent, c’est quand j’arrive à tenir des efforts courts, où je ne coince pas, où je n’ai pas les jambes pleines de toxine après une ou deux minutes à bloc. Lorsque j’arrive à tenir le lactique longtemps, c’est généralement bon signe pour les Ardennaises. Sur la Flèche Brabançonne (20e), ce n’était pas si mal. Pour une reprise, faire troisième du sprint de mon groupe, en bosse, c’est par exemple un signal positif. Je savais de toute façon que je n’allais pas être complètement dans le coup dès ma première course. Qui plus est, c’était assez particulier, assez dangereux, avec pas mal de chutes. Il fallait être placé à des endroits précis pour jouer devant, on pouvait vite se faire piéger et il fallait prendre pas mal de risques.  

« Celle qui me procure le plus d’adrénaline, c’est Liège »

Ce dimanche s’ouvre la campagne des Classiques dites « Ardennaises ». Quelle est celle que tu affectionnes le plus ?

C’est difficile à dire. J’aime les trois car elles sont vraiment différentes les unes des autres. J’aime l’Amstel car elle est beaucoup plus ouverte que les autres. Au départ, beaucoup plus de coureurs peuvent gagner, on ne sait pas ce qu’il peut se passer. Il y a beaucoup de mouvements sur le final et c’est ce qui la rend belle. Sur la Flèche, tout se joue sur trois minutes, et c’est le plus fort sur ces trois minutes qui gagne. C’est toujours le même scénario, c’est certes un peu ennuyant, mais c’est vraiment une course atypique car c’est la seule dans l’année avec ce genre d’arrivée. C’est ce qui fait sa beauté selon moi. J’aime bien ce concept d’arriver nombreux en bas et que le meilleur triomphe en haut. Maintenant, tout le monde citera Liège-Bastogne-Liège comme sa course favorite, parmi les trois. C’est la Doyenne, la plus prestigieuse, celle que tout le monde rêve de gagner. C’est un Monument, et par le fait, elle est au-dessus des deux autres, forcément. Personnellement, je préférais le final mythique avec la côte de Saint-Nicolas et l’arrivée à Ans. Petit, je regardais les vidéos de ce final, le duel Vandenbroucke-Bartoli dans la Redoute et Saint-Nicolas, les attaques grand plateau… C’est ce qui m’a marqué étant jeune, et c’est le parcours qui me faisait rêver. Il a aujourd’hui évolué mais il faut vivre avec son temps, et Liège reste malgré tout la plus mythique des trois.

Et quelle est celle qui te correspond le plus ?

C’est en tous les cas sur la Flèche Wallonne où j’ai été le plus régulier. J’ai quasiment toujours fini dans les 15-20 premiers au sommet du Mur de Huy (6 fois dans le top-20) et c’est également là où j’ai réussi ma meilleure performance, les trois courses confondues (8e en 2017, ndlr). C’est la course où j’ai le plus de repères, celle où je vois et sens plus la course. Maintenant, celle qui me procure le plus d’adrénaline, c’est quand même Liège.

Quel est l’élément primordial à avoir en tête au départ de chacune de ces courses ?

Sur chacune d’elles, c’est un peu la même chose, personnellement. Mentalement je me conditionne à garder le plus d’énergie possible pour les deux dernières heures. J’aime bien être plutôt à l’arrière au début, puis vraiment me concentrer dans un deuxième temps. L’idée est vraiment d’arriver le plus frais possible dans le final. Même si c’est légèrement moins le cas que sur les Flandriennes, le placement reste aussi très important. Disons simplement que sur les Ardennaises, il y a simplement 2-3 endroits stratégiques par course où il ne faut pas se louper, mais pas vraiment davantage.

« Sur le vélo, on ne s’ennuie pas du tout »

Selon toi, pourquoi le public s’identifie-t-il davantage aux Flandriennes qu’aux Ardennaises ?

Sur les Flandriennes, la course démarre vraiment de loin, aussi car le parcours s’y prête. Une fois placé, tu peux aller loin, et beaucoup de coureurs veulent avoir un coup d’avance sur les favoris. Le parcours est hyper sinueux, ce qui avantage les échappés. Tout est propice à attaquer de loin et c’est ce qui fait que les Flandriennes sont belles. J’ai moi-même adoré faire le Tour des Flandres. Et quand je ne le cours pas, je le regarde tous les ans à la télé et j’en suis fan. Je ne loupe pas un kilomètre. Je comprends largement que les gens soient plus portés sur les Flandriennes… C’est peut-être aussi moins impressionnant et télégénique de voir un peloton s’écrémer à l’usure. Ça vaut aussi pour nous coureurs. Me concernant, je ressens plus d’adrénaline sur un Ronde que sur Liège, où ça se fait plus par l’arrière jusqu’à la Roche-aux-Faucons. On ne va plus attaquer dans la Redoute… Les équipiers et les collectifs sont tellement forts que ça n’incite pas à l’offensive. Sur les Flandriennes, le collectif joue différemment. En surnombre, Deceuninck-Quick Step voudra plutôt attaquer que rouler. C’est différent sur les Ardennaises, où ça contrôle pour aller jusqu’à la dernière difficulté, où les leaders s’expliquent. Même avec les nouvelles difficultés, ça reste une course d’attente, d’usure. Les leaders ne se retrouvent que sur les dix derniers kilomètres. C’est tout simplement un scénario WorldTour, avec un rouleau compresseur qu’il faut supporter le plus longtemps possible. Pour autant, sur la Flèche par exemple, la course passe relativement vite. Ça frotte beaucoup, il y a beaucoup de vagues, beaucoup de chutes. Tout le monde se bat pour être placé et c’est ce qui rend la course stressante. À la télé on peut penser qu’il ne se passe rien, mais sur le vélo, on ne s’ennuie pas du tout.

L’Amstel Gold Race sera cette année disputée en circuit, qu’est-ce que cela va changer ?

Ils ont fait une chose bien : ne pas mettre le Cauberg dans le dernier tour. Cela évitera une course d’attente type Flèche Wallonne, où les leaders auraient attendu la dernière ascension pour attaquer. Du coup, la course devrait s’ouvrir plus tôt et c’est une bonne chose. Ceci étant dit, je ne pense pas qu’il se passera grand-chose avant les trois derniers tours du circuit. Dans la première partie de course, ça risque d’être un peu long et ennuyeux. On va certes monter le Cauberg douze fois, et ça va forcément engendrer de la fatigue, mais je vois plus une course type championnat, qui se débride seulement sur la fin.

Avoir disputé ces courses plusieurs fois te donne-t-il un avantage ?

Un peu, même si désormais, tout le monde les connaît. Avant Liège-Bastogne-Liège, toutes les équipes font une reconnaissance. Chacun sait où il met les pieds et beaucoup de coureurs l’ont disputé de nombreuses fois. En revanche, je n’ai pas fait l’Amstel très souvent et j’ai du coup moins de repères. J’anticipe peut-être un peu moins les endroits stratégiques et je peux encore me faire surprendre, alors que sur les autres, j’ai mes repères plutôt fiables. Entre les reconnaissances et la course, j’ai fait ces parcours un paquet de fois.

« Désormais, je suis un peu déçu lorsque je finis quinzième »

Tu comptes neuf top 20 et un top 10 sur les Ardennaises. Que te manque-t-il pour jouer un peu plus haut ?

Pas grand-chose… Sur Liège l’an passé, je passe sixième au sommet de la Roche-aux-Faucons et j’arrive d’ailleurs pour la sixième place. Malheureusement, je loupe complètement mon sprint. Je fais treizième alors que j’avais vraiment une belle opportunité de rentrer dans les dix. Je m’en voulais vraiment car je cherchais ce top 10 depuis un moment. J’avais terminé seizième lors de ma première participation, pour ma deuxième année pro, et je sens depuis ce jour que je peux faire mieux. Il me manque la petite réussite et les quelques watts supplémentaires. Il faut que tout soit bien aligné, que je sois hyper juste. Je sens que je suis capable d’entrer dans les dix, il me faut simplement être dans une grande journée. Désormais, je suis un peu déçu lorsque je finis quinzième. Je veux vraiment faire mieux que ça. Mon objectif est toujours d’améliorer ma meilleure performance sur la course. La régularité est mon point fort, mais sur ces courses-là, il est préférable de ne pas être régulier et faire podium ou top 5 tous les 2-3 ans que de faire entre 10e et 15e tous les ans. En tous les cas, je continue d’y croire. Je sens que je suis de mieux en mieux et que mon niveau progresse, mais c’est aussi le cas du niveau global du peloton. Ce n’est donc pas évident pour aller chercher les meilleurs résultats.

As-tu des objectifs précis pour les trois courses à venir ?

Le top 10 est un objectif pour chacune d’elles. Maintenant, quand on voit comme David marche, peut-être qu’on mettra tout sur lui sur la Flèche. Personnellement, j’ai le top 10 en tête, mais je me mets moins de pression que par le passé. Avant, je me mettais une énorme en me disant : « ce sont tes courses, il faut que tu répondes présent ». Aujourd’hui, j’y vais en étant conscient de mes capacités, mais avec plus de sérénité que de pression. Je serais plus enclin à prendre des risques qu’à attendre, mais ce sont des courses où il faut malheureusement patienter si on veut faire un résultat. C’est parfois frustrant d’être là, avec les tous meilleurs, à un gros niveau, mais de manquer d’un petit quelque chose pour vraiment jouer devant. Pour autant, j’essaie de me satisfaire de mon niveau.

Les trois Ardennaises sont autant d’objectifs pour l’équipe ?

Absolument, d’autant qu’on peut performer sur les trois ! L’équipe est dans une super dynamique, et avec Valentin et David, on peut vraiment aller chercher des résultats. L’équipe accorde plus d’importance aux Ardennaises que par le passé, quand elle était surtout orientée sur les Flandriennes. Aujourd’hui, l’équipe s’investit bien plus et il y a plus d’attentes autour de nous sur ces courses. Forcément, quand on sent que l’équipe nous soutient, on a envie de faire bien. Avec les coureurs qu’on a, je pense qu’on en est capables.

« On se sent plus fort à plusieurs que tout seul »

En quoi est-ce un avantage d’avoir trois cartes ?

Sur les Ardennaises, il vaut mieux avoir plusieurs cartes tout simplement car on ne sait pas ce qu’il peut se passer, et on peut vite être dans un jour moyen. Avoir trois cartes qui peuvent jouer devant, c’est autant d’opportunités d’être représenté à l’avant. On va essayer de s’en servir intelligemment et de faire ça bien. Dans le final de Liège par exemple, si David est devant, moi je n’ai pas à rouler derrière. À l’inverse, si David est un peu en retrait, je peux décrocher pour le ramener. Être en surnombre dans le final, ça joue. La moindre énergie récupérée car on ne roule pas peut changer le final. C’est aussi stimulant de voir qu’on est plusieurs de la même équipe avec les meilleurs sur la fin. On se sent plus fort que si l’on est seul. Et puis, puisqu’on risque d’être un peu juste au sprint, notamment à Liège, ce sont des courses où on voudra attaquer. On est tous les trois motivés.

Selon toi, que serait une campagne d’Ardennaises réussie ?

Pour l’équipe, je pense qu’une campagne vraiment réussie serait de réaliser un podium sur l’une des trois. Personnellement, disons que ce serait une campagne très réussie avec un top 5 sur l’une des trois, et simplement réussie avec un top 10…

Ce n’est qu’ensuite qu’il sera temps de penser au Giro ?

Je suis à fond dans ma campagne Ardennaises, mais je pense au Giro depuis un moment. C’est un objectif depuis cet hiver, et même lors de ma préparation, je pensais autant au Giro qu’aux Ardennaises. Cela me permet aussi de m’enlever un peu la pression du résultat. Mentalement, c’est bien de pouvoir me projeter, ça me permet d’être décomplexé pour ces courses. Je suis 100% focalisé sur les Ardennaises mais j’ai quand même une petite pensée pour la suite. J’avais adoré le Giro en 2017 et je ne l’ai plus fait depuis. Je suis vraiment content d’y aller. Maintenant, il faut faire chaque chose en son temps. D’ailleurs, performer ici serait un tremplin idéal pour le Giro…