« C’est un vrai challenge pour nos jeunes »

Avec l’arrêt indéterminé de la saison cycliste, ce n’est pas une mais deux équipes Groupama-FDJ qui ont temporairement suspendu leur activité sportive. Le sort subi par la WorldTeam s’est également abattu sur la « Conti », qui venait tout juste d’inaugurer sa deuxième saison d’existence. Les talents de la pépinière sont donc en stand-by et voient les plans de cette année, charnière pour certains, grandement chamboulés. Tout en essayant d’éclaircir l’horizon, Jens Blatter, le manager suisse de l’équipe, a pris le temps d’évoquer le présent et le futur proche de la Conti dans cette période délicate.

Jens, peux-tu d’abord nous mettre à jour sur la situation des coureurs de la « Conti » ?

Ils étaient tous à Besançon jusqu’à lundi dernier, mais on a très vite compris que les choses n’allaient pas dans le bon sens. Le week-end précédent, j’ai donc préparé tous les voyages pour qu’ils puissent rentrer chez eux. La décision a été rapidement validée par le Comité Exécutif et le lundi, à partir de midi, nous avons pu commencer à les faire partir. Sachant que toutes les courses sont annulées, le plus important pour nous, c’est que les jeunes puissent être auprès de leurs parents, de leur famille. Nous leur avons laissé le choix de rentrer chez eux s’ils le souhaitaient et tous ont saisi cette opportunité. Cela n’avait aucun sens de les laisser cloisonnés dans leur appartement à Besançon. Nous avions aussi peur que certains pays ferment définitivement leurs frontières, et qu’il ne leur soit donc plus possible de rentrer chez eux.

« Nos coureurs peuvent jouir d’une certaine sécurité »

Y a-t-il eu des problématiques à ce niveau ?

Il y a une exception, Yakob Debesay. Il est encore à Besançon, car il était d’une part trop tard pour le faire rentrer chez lui, et on se disait aussi qu’il était plus en sécurité à Besançon, en France, qu’en Erythrée. Pour le moment, nous n’avons pas les chiffres pour l’Afrique mais le virus ne va pas s’arrêter aux portes du Continent. La logistique la plus compliquée a concerné Ziga Jerman, car il n’était plus possible de prendre un avion de la France vers la Slovénie. On ne pouvait l’envoyer qu’en Croatie. De là, il a été obligé de prendre un taxi jusqu’à la frontière croato-slovène, la franchir à pied, puis embarquer dans la voiture d’un ami venu le chercher. C’était assez tendu.

Quel va désormais être le mode opératoire de l’équipe ?

Pour l’instant, nous sommes dans la même situation que la WorldTeam. Comme elle, nous avons d’ailleurs décidé de donner une grosse semaine de repos aux coureurs. C’est aussi important pour relâcher l’anxiété. Avec la WorldTeam, nous avons pu créer un compte Zwift pour deux mois à chaque coureur. Ce qui est très important, c’est aussi que nos jeunes puissent jouir d’une certaine sécurité dans cette période. Ils sont professionnels, et ils ont donc un salaire, à l’inverse de nombreuses équipes amateurs. Nous avons aussi, avec Groupama et FDJ, deux partenaires qui nous ont déjà témoigné leur soutien. Enfin, avec Marc [Madiot], nous avons également un très bon patron, omniprésent, qui va nous accompagner ces prochaines semaines. La conjugaison de ces trois facteurs ne peut qu’apporter de la sérénité aux coureurs.

Cela va-t-il être suffisant pour tout le monde ?

Je pense que la situation actuelle va surtout être très difficile à vivre pour ceux étant dans leur dernière année Espoir, et nous en avons trois : Sylvain Moniquet, Ziga Jerman et Lars van den Berg. Pour les tout jeunes, ça ira. Ils n’ont pas de pression, ils ont encore quatre ans pour faire leurs preuves. En revanche, je comprends les ‘’dernières années’’, qui se mettent sans doute la pression eux-mêmes car ils ont besoin de résultats pour passer en WorldTour. Or, si tu ne roules pas et que tu ne cours pas, ça devient vite compliqué…

« Compliqué de rassurer par téléphone pendant des mois »

Comment les aider à s’accrocher dans ce contexte ?

Pour l’instant, ça passe par de nombreux échanges téléphoniques. Il est très important de parler de la situation et de calmer tout le monde, mais je suis aussi réaliste. J’ai bien conscience que ça peut être relativement facile à gérer pendant une ou deux semaines mais que ce sera compliqué de les rassurer par téléphone pendant des mois. Sylvain Moniquet, Ziga Jerman et Lars van den Berg sont dans des situations différentes. Sylvain est un grimpeur, le point crucial de sa saison est plutôt situé aux mois de juin, juillet et août. Lars est un coureur de classement général, il aura donc encore des opportunités en deuxième partie de saison. Ziga, en revanche, est plutôt un coureur de Classiques, et ses grands rendez-vous étaient plutôt prévus d’ici fin mai. Il y aura ensuite surtout de nombreuses courses par étapes qui ne sont pas faites pour lui. J’imagine donc qu’à chaque semaine de course annulée, c’est un coup dur supplémentaire pour lui. Néanmoins, l’avantage du lien entre la WorldTeam et la Conti, c’est qu’Yvon Madiot connait déjà très bien tous nos coureurs, ce qui ne serait pas forcément le cas s’ils évoluaient dans une équipe amateur. Il y a beaucoup d’échanges entre nous et toutes les valeurs de nos jeunes sont disponibles. Cette connexion est d’autant plus importante au vu du contexte. Ceci étant dit, ça reste difficile de garder la motivation quand tu ne sais pas si tes objectifs seront maintenus ou pas.

Quels étaient justement les objectifs et les attentes de l’équipe sur cette première partie de saison ?

Nous avions pris comme référence notre première année, que nous avions commencée très tôt, début février. On s’était dit qu’on débuterait cette fois fois plus tard afin d’être plus frais ensuite, notamment au mois de juin avec le Baby Giro. Nous avons donc seulement repris au mois de mars, et les premiers objectifs étaient Paris-Roubaix, le Triptyque des Monts et Châteaux… Puis viendrait le Baby Giro, la course la plus importante pour nous. Malheureusement, avec notre reprise tardive, nous n’avons finalement disputé que trois courses (Ster van Zwolle, Le Samyn, Trofej Porec).

Les objectifs vont donc forcément évoluer… De quelle manière ?

C’est là où notre situation va réellement différer de celle de la WorldTeam. De leur côté, plusieurs courses sont simplement reportées alors que les nôtres sont tout bonnement annulées. Nous aimerions reprendre avec Paris-Roubaix U23 (le 17 mai, ndlr). Cela reste donc, jusqu’à annulation éventuelle, un objectif. Et comme je suis d’un naturel optimiste, je me dis que nous aurons peut-être même l’occasion de faire un stage spécifique en amont, ce qui aurait été compliqué sans cette crise. Néanmoins, j’ai aussi conscience que ça pourrait durer plus longtemps que prévu, et je crains plutôt une reprise en juin. Je pense qu’il est plus sage de donner un délai plus large aux coureurs et, au cas où, les prévenir s’il y a possibilité de reprendre avant. Fixer de nouvelles dates en permanence et donner de faux espoirs, ça rendrait tout le monde fou.  

« Les échanges entre les deux structures pourraient être accentués »

Est-ce un petit coup d’arrêt au projet de l’équipe ?

Non, en aucun cas. Je suis quelqu’un de très positif et optimiste. Je me dis toujours qu’à chaque problème, il y a une solution. Nous sommes en train de nous adapter quant à la situation actuelle. Il y a une semaine, on tentait encore de bousculer et de changer les plans chaque jour, mais c’était inefficace. Dès que la situation se calmera, nous rassemblerons les coureurs sur Besançon et nous recommencerons les entraînements spécifiques, en groupe, ainsi que les formations. Nous gardons le cap et nous reprendrons sur la lancée de ce qui se faisait jusque là.

Dans quelle mesure cette période va influencer le reste de l’année pour la Conti ?

Si Paris-Roubaix venait à être annulé, on basculera alors complètement sur la deuxième partie de saison. Il y a d’ailleurs un élément à souligner, et qui fait aussi partie des gros points positifs dans le fait d’être une réserve de WorldTeam ; les échanges entre les deux structures pourraient être encore accentués. Je pense que la WorldTeam aura un calendrier très dense en deuxième partie de saison si de nombreuses épreuves sont reprogrammées, et sans doute auront-ils besoin de beaucoup plus de coureurs. Nous n’aurons, de notre côté, presque plus de course à partir de juillet. Avec le Tour de l’Avenir, les Mondiaux, où les coureurs iront en sélection, notre calendrier sera très light à cette période. Cela devrait permettre aux coureurs de rejoindre plus fréquemment la WorldTeam, qui sera parfois sur trois ou quatre fronts. Nous serons là pour les dépanner, mais ce serait avant tout une très bonne chance pour les jeunes de se montrer. Il faut essayer de voir le verre à moitié plein. C’est évidemment une situation que personne ne souhaitait, mais elle va provoquer des opportunités qui n’étaient pas non plus attendues pour les jeunes.

Tu n’as pas peur que cette longue période d’inactivité, en pleine saison, soit un frein à leur progression ?

Je pense que c’est une situation très difficile pour les coureurs, et c’est en même temps un vrai challenge ! Ceux qui seront les plus forts mentalement vont passer outre les problèmes et trouveront les moyens de gérer la situation. Ceux qui sont moins forts dans la tête auront sans doute plus de difficultés à gérer ce moment. Cela peut être un révélateur, et permettre de deviner qui est prêt pour le passage en WorldTour, et qui ne l’est pas. Cela peut devenir un nouveau critère, car physiquement, tous sont forts. Si ça n’était pas le cas, ils ne seraient pas chez nous.

« Nous offrons une opportunité exceptionnelle »

Quel est justement le prototype de coureur que vous recherchez, au sein de l’équipe, au moment de bâtir un effectif ?

Dans un premier temps, on s’attache surtout à recruter des coureurs qui ont le niveau physiquement. On établit une liste des coureurs qui nous intéressent, on les fait venir à Besançon pour les voir, avec les entraîneurs, les directeurs sportifs, puis on décide de les signer ou pas. Avant tout, je leur demande d’être fiers de courir chez nous, car c’est une occasion exceptionnelle de faire partie de la réserve de l’Équipe cycliste Groupama-FDJ. Néanmoins, nous ne cherchons que des coureurs qui ont les capacités d’ensuite intégrer la WorldTeam. Celui qui ne sait pas ce qu’il doit manger, qui ne sait pas s’entraîner, qui n’aime pas s’entraîner la moitié du temps, il n’est pas fait pour notre équipe. Nous ne cherchons que des coureurs mentalement prêts à tout donner. Nous ne cherchons pas des coureurs qui veulent « juste » intégrer la Conti. Nous pensons déjà aux moyen et long termes.

L’équipe s’est mise en place alors qu’une certaine mode est au passage précoce chez les pros. Penses-tu que cette transition que vous représentez reste indispensable ?

Personnellement, je continue de penser que c’est une chance extraordinaire pour les jeunes que de passer par une équipe de développement. Il y a évidemment des contre-exemples avec Remco Evenepoel et Quin Simmons, qui montrent qu’ils sont déjà prêts, mais ce n’est pas le cas pour tous. En dehors de l’encadrement traditionnel d’une équipe cycliste, nous mettons en place des formations ; de cuisine, d’entraînement, de relations avec les médias, etc… Tout cela fait partie d’un bagage qu’il est nécessaire d’avoir lorsqu’on débarque dans le WorldTour. Si on arrive sans, il est peut-être déjà trop tard pour apprendre. L’opportunité que nous offrons est exceptionnelle et ne se présente pas deux fois. C’est extrêmement important pour les jeunes, mais je ne pense pas que ce soit eux les plus impatients, ce sont plutôt les agents derrière. Il ne faut pas s’enflammer, ça peut marcher pour Evenepoel et Simmons, mais il n’y en a pas cinquante qui peuvent faire le saut entre juniors et pros comme eux. L’an passé, nous avons été en contacts avec certains juniors qui hésitaient à nous rejoindre en disant « Peut-être… J’attends de voir si j’ai une offre du Worldtour… ». Personnellement, je trouve ça très dommage pour leur développement et je pense qu’il reste largement préférable, pour un jeune, de passer par une structure continentale comme la nôtre.