Pour la première fois de son histoire, la « Conti » Groupama-FDJ accueille au sein de son effectif un coureur « local ». Et pas n’importe lequel, puisqu’il s’agit d’un champion d’Europe et multiple champion de France. Au gré de ses années juniors, Romain Grégoire s’est forgé un redoutable palmarès et une réelle notoriété. Nous partons aujourd’hui à sa découverte.

Rarement un coureur tout juste sorti des rangs juniors n’avait bénéficié d’une telle exposition et suscité un tel emballement. Non pas tout, mais beaucoup a déjà été dit et écrit sur Romain Grégoire. Depuis quelques mois, journalistes et suiveurs se sont épris de passion, voire d’excitation, pour le jeune Doubiste. L’explosion a été soudaine, et exponentielle, pour celui qui a débuté le cyclisme sur route il y a seulement cinq ans. Inspiré par son père, cyclosportif, il découvre d’abord le vélo à travers le VTT, aux environs de six ans. La compétition et son adrénaline, en revanche, n’arrivent que bien plus tard, en Benjamins 2, lorsque l’éducateur de son club de l’ASPTT Besançon le conduit sur un cyclo-cross. « J’ai vite accroché et j’ai commencé à enchaîner des courses de cyclo-cross, se souvient-il. Finalement, c’est le cyclo-cross qui m’a amené sur la route ». Il rejoint bientôt l’Amicale Cycliste Bisontine où il peut concilier ces deux nouvelles pratiques. Mais à l’époque, une troisième discipline l’occupe. La selle du vélo n’est pas la seule qui compte. Il y a, et depuis longtemps, aussi celle du cavalier. « J’ai toujours fait de l’équitation à côté, et à fond, précise-t-il. Je suis tombé dedans tout petit. Dès trois ans, j’allais à l’écurie. J’adorais ça. J’y allais toutes les semaines. Je faisais un peu de compétition. Il y a sept niveaux reconnus par la fédération, et je les ai tous passés. Je pense que je ne me débrouillais pas si mal. J’aimais le rapport avec le cheval, tout ça me plaisait beaucoup, et ça me manque un peu aujourd’hui d’ailleurs ».

Éclosion dans les sous-bois et premier titre inattendu

Chez les cadets, son « envie de progresser dans le vélo » le contraint à mettre un terme à sa longue passion. « Le cyclisme prenait plus d’importance et de temps, justifie-t-il. Je faisais les saisons de cross et de route, donc j’étais constamment plongé dedans. Et j’avais envie de l’être encore plus ». D’autant qu’il obtient alors régulièrement des résultats au niveau régional, même s’il n’est pas encore coutumier de la victoire. « J’étais toujours deuxième derrière Pierre Gautherat, un autre coureur de la région qui marchait très fort, et qui marche toujours fort, reprend-t-il. À l’époque, il était imbattable, il gagnait tout et on se battait toujours pour la deuxième place ». Trop éloigné des manches du Trophée Madiot pour aller s’étalonner face aux meilleurs cadets sur route, Romain Grégoire se distingue donc pour la première fois au niveau national dans les labourés, en prenant la sixième place du championnat de France (2018). L’hiver suivant, il remporte le classement général de l’EKZ Tour et se classe troisième de la Coupe de France dans la catégorie. « Jusqu’à la fin de mes années cadets, j’étais plus orienté cyclo-cross, affirme-t-il. C’est ce qui me plaisait le plus. Dès le mois d’août, je repassais en mode cyclo-cross. C’était mon objectif de l’année ». Grâce à la concurrence de son rival régional, le jeune homme ne nourrissait pas spécialement d’inquiétudes quant à ses aptitudes sur route. Elles obtiennent finalement confirmation à l’occasion de sa dernière année chez les cadets, lors de laquelle les victoires « commencent à être un peu plus partagées » dans l’Est, mais où il frôle aussi la médaille lors de la course en ligne des « France ». « J’étais vraiment dégoûté de passer à côté du podium car j’avais fait toute la course en tête et je m’étais fait sauter sur la ligne, rappelle-t-il. À partir de là, j’ai compris que j’étais en mesure d’aller chercher des médailles et un maillot tricolore, et ça m’a encore plus motivé ».

À l’issue de cette année 2019, il est sélectionné au sein du programme « Van Rysel-AG2R La Mondiale », qui lui permet d’aborder sa première année Juniors avec un accompagnement personnalisé. Tout en restant licencié à Besançon, il obtient l’opportunité de se jauger, et rapidement de se rassurer, par rapport à d’autres. « On se retrouvait avec seize des meilleurs juniors français, et du fait de la crise du Covid, on a fait au moins trois stages ensemble, dit-il. C’est plutôt à cette occasion que je me suis rendu compte que j’avais un petit niveau. J’avais pas mal de repères aussi au niveau des chiffres, des watts. Je savais que sur le papier, statistiquement, je pouvais jouer avec les meilleurs juniors ». Comme tous ces derniers, en cette année 2020 sans nulle pareille, ses possibilités de briller sont drastiquement réduites. Il parvient toutefois à les fructifier. Il remporte deux étapes sur le Tour de la Région PACA Juniors et confirme lors de son « seul point de passage à l’international » en prenant la deuxième place de la Philippe Gilbert Juniors, début octobre. De là à s’imaginer quelques semaines plus tard champion de France ? « Absolument pas ! Le circuit de Gray ne me convenait pas, et surtout, il n’était pas prévu que j’y aille, explique-t-il. J’avais prévu de faire la Coupe de France de cyclo-cross ce week-end-là, mais elle a été annulée quelques jours avant. Par chance, j’ai réussi à trouver un dossard, j’ai pu prendre le départ, mais je n’étais pas du tout préparé pour ça ». À quarante kilomètres de son domicile, il peut toutefois compter sur le soutien de sa famille et de ses amis. Enivré d’une adrénaline supplémentaire, et « sans complexes », il se glisse dans l’échappée dès le premier tour. « Ils se sont dit : « mais il est fou ?! ». Oui, j’étais fou, mais ça a payé ».

L’explosion et les résultats à foison

Ce 25 octobre 2020, il écrit ainsi son « meilleur souvenir, émotionnellement parlant, sur le vélo ». Il ne s’agit toutefois pas d’un tournant particulier dans son désir de passer pro, celui-ci ayant émergé quelques mois auparavant. « Ce titre m’a simplement, je pense, ajouté un peu de pression pour l’hiver 2020-21, car je voulais vraiment gagner avec le maillot tricolore, complète-t-il. J’ai peut-être travaillé plus sérieusement grâce au maillot ». De fait « très ambitieux » à l’entame de sa deuxième année Juniors, il vise plus haut. Bien plus haut. « Je voulais un titre international, assure-t-il. Et en regardant les parcours, le championnat d’Europe est devenu mon objectif numéro 1 ». Après un début de saison avec les Élites, ponctué d’un podium sur le Tour du Gévaudan, il déchante pourtant cruellement lors de son premier grand rendez-vous. « J’ai commencé par me prendre une bonne claque sur la Classique des Alpes, acquiesce-t-il. Je l’avais ciblée, j’aurais aimé jouer devant, mais j’ai pris un coup de chaud et j’ai fini super loin ». Ce sera là son seul véritable échec en 2021. Moins d’un mois plus tard, il remporte le Trofeo Guido Dorigo au terme d’un duel avec la perle belge Cian Uijtdebroeks. « Vu comme qu’il nous avait écrasé sur la Classique des Alpes, tout le monde le voyait comme le nouveau Evenepoel, resitue Romain. J’avais vraiment envie de montrer qu’il était battable, comme tout le monde. Je l’ai pris comme un coureur normal, je suis arrivé sans complexes, et c’est comme ça que je l’ai battu. Ça a été un petit déclic pour moi, et sans doute pour bien d’autres ».

Il est alors mi-juin et sa prodigieuse saison est définitivement en marche. En l’espace de quelques mois, Romain Grégoire rafle tout, ou presque, sur son passage. Il s’adjuge tout d’abord la dernière étape du renommé Ain Bugey Valromey Tour et en profite pour renverser le général, un 14 juillet, maillot bleu-blanc-rouge sur les épaules. Il devient dans la foulée champion de France du chrono, conserve son titre sur la course en ligne, remporte une étape d’Aubel-Thimister-Stavelot (5e du général), en Belgique, termine quatrième de la Course de la Paix, conquiert en patron ce tant convoité titre européen à Trente, obtient l’argent aux Mondiaux de Louvain, achève Paris-Roubaix en cinquième position et s’offre une treizième et dernière victoire lors du SPIE Internationale Juniorendriedaagse (4e du général). « À partir de juin, tout s’est super bien aligné, je suis rentré dans une spirale positive qui me donnait beaucoup de confiance, relate-t-il. J’ai pris les courses les unes après les autres, sans même avoir l’impression de tout gagner. J’avais juste l’impression de faire du vélo comme je sais le faire, et comme si je n’avais aucun palmarès. On ne s’habitue jamais à gagner. À chaque fois c’est le même plaisir. Je pense même que, plus je gagne, plus j’ai envie de gagner ». En une demi-année, le jeune homme devient une attraction bien malgré lui, si bien que son choix de carrière pour 2022 devient le centre de certaines discussions lors de l’intersaison. Sa décision est officielle mi-novembre. Il rejoint la « Conti » Groupama-FDJ.

La « Conti » pour « passer les échelons petit à petit »

FFC – P. Pichon

Ce faisant, il intègre une structure basée à une dizaine kilomètres de son domicile, sans que cela n’ait été le principal motif de son choix, selon ses dires. « Deux options se présentaient à moi : soit je rejoignais le milieu amateur français, soit j’essayais déjà de me professionnaliser, présente-t-il. J’aurais peut-être pu trouver une équipe qui m’accepte en WorldTour dès cette année, mais je trouvais que ça reviendrait à brûler les étapes. Courir pour se faire écraser sur toutes les courses, ça ne m’intéressait pas. Le milieu amateur aurait pu être une passerelle, mais j’ai trouvé que l’échelon continental était bien mieux, car j’aurais l’opportunité de courir à un niveau intermédiaire, de m’exprimer, peut-être de jouer la gagne, tout en étant dans un milieu bien plus professionnel pour me préparer à la suite ». Il en convient néanmoins, la localisation de la « Conti » présente aussi son lot d’avantages. « J’ai quand même connu quelques changements dans ma vie dernièrement, et on peut vite changer, prendre la grosse tête, argumente-t-il. Le fait de rester chez moi me permet de garder les pieds sur terre, de rester dans un environnement que je connais. C’est aussi bien plus simple de rester dans la ville universitaire dans laquelle je suis déjà ». Inscrit dans un DUT GEA (Gestion des Entreprises et des Administrations) aménagé sur trois ans, Romain Grégoire devrait arriver au terme de sa formation au printemps 2023. « Les études ont toujours été importantes et je ne me suis jamais posé la question d’arrêter, précise-t-il. En plus, même si je fais 4-5 heures de vélo de temps en temps, ça me laisse quand même du temps dans la journée pour faire autre chose. Tourner en rond chez soi, rester devant la télé, je ne crois pas que ce soit la meilleure des solutions. Ça m’occupe, et c’est aussi un petit bagage pour l’après-carrière. Si j’arrive à faire carrière… »

Depuis le 1er janvier dernier, sa carrière professionnelle a en tous les cas démarré. Le coureur de tout juste 19 ans (le 21 janvier, ndlr) est désormais salarié d’une équipe professionnelle. Même si celle-ci n’appartient pas à la toute première division du cyclisme mondial, que d’autres, ces dernières années, ont décidé de rejoindre dès leur sortie des rangs juniors. Rien que cet hiver, trois coureurs ont fait ce pari. « Je suis peut-être plus réaliste qu’eux… ou bien peut-être qu’ils me donneront tort, dit Romain. Je pense que la transition ne se fait pas comme ça, on n’est pas tous Evenepoel. Rien qu’avec le niveau continental, je n’ai pas une marche à passer, mais deux ou trois. Aller dans le WorldTour et se battre rien que pour terminer, ce n’était pas la bonne solution. Je préfère rester au niveau continental, dans une catégorie d’âge qui me correspond, pour pouvoir aussi continuer à gagner, à me faire plaisir sur le vélo et à passer les échelons petit à petit. Y compris au niveau de l’entraînement. Je préfère passer les étapes tranquillement. Je vais garder un œil sur eux, forcément, car je me battais avec eux cette année, mais je me concentrerai surtout sur mon parcours. Beaucoup de choses peuvent changer d’une année à l’autre, et on n’évolue pas tous de la même manière et à la même vitesse ». Il a conscience, pour autant, que ses performances avec la Conti seront tout autant scrutées que celles de ses ex-rivaux dans le WorldTour. Lors de la présentation des équipes Groupama-FDJ pour la saison 2022, alors entouré de Thibaut Pinot, Stefan Küng, Arnaud Démare, David Gaudu et Valentin Madouas, des coureurs qu’il « regarde depuis petit », il a lui aussi eu droit à une belle flopée de questions.

« Peut-être que les gens en font trop »

L’engouement existe bel et bien, même s’il tente de le nuancer. « De manière générale, je trouve qu’il y a une grosse médiatisation, qui n’est pas forcément justifiée, autour de moi, estime-t-il. Je trouve qu’on va un peu trop vite, et parfois ça peut surprendre. L’autre jour, je suis même tombé sur un article dont le titre était « le nouveau Pogacar est-il français ? » Par curiosité, j’ai ouvert l’article et j’ai vu que c’est de moi dont ça parlait. Moi, je ne réalise pas du tout que des gens pourraient me comparer à ce genre de coureur. Je suis encore bien loin de ce niveau. Alors, peut-être que je n’en ai vraiment pas conscience, ou alors peut-être que les gens en font trop. En tout cas, je m’en détache assez nettement. Je ne prends pas trop à cœur ce qui peut se dire. Je fais ma petite vie comme je l’entends. Si ça marche, c’est que j’aurais fait ce qu’il fallait. Si ça ne marche pas, tant pis. Je suis assez lucide sur le fait que le cyclisme est un sport extrêmement dur, que tout le monde n’est pas fait pour ça et que je ne gagnerai peut-être jamais une course chez les pros. Mais si j’ai tout essayé pour y arriver, alors ce n’est pas grave. Je ne me mets pas plus de pression que ça par rapport à mon avenir ». Sa popularité grandissante depuis un an aura, quoi qu’il en soit, eu un impact positif : un gain de temps dans son apprentissage de la relation avec les médias. « Je considère que c’est une chance d’être déjà très médiatisé et de ne pas découvrir ça à 23 ans, quand j’aurai potentiellement des résultats, explique-t-il. J’ai déjà un peu l’habitude, mais je continue d’apprendre à manier tout ça ».

La pression extérieure n’a donc que peu de prise sur lui. Preuve en est, malgré tous les regards braqués sur lui, c’est l’esprit serein qu’il s’est aligné au départ du championnat de France de cyclo-cross Espoirs, le 8 janvier dernier. « J’étais vraiment là pour me faire plaisir, je ne me prenais pas la tête », insiste-t-il. Au bout de l’épreuve, un maillot bleu-blanc-rouge, un de plus. « Je ne m’étais pas fixé d’objectif de résultat, poursuit-il. Au vu des sensations du moment et du circuit, j’étais plutôt confiant sur le fait que je pouvais faire une bonne course, sans penser au titre. Mais gagner comme ça, c’était top, j’étais trop content. Il y avait du monde au bord du circuit pour me pousser. L’équipe avait déployé les gros moyens, on avait tout ce qu’il faut d’un point de vue matériel et logistique, donc j’avais forcément envie de rendre la pareille en allant chercher le maillot ». Sous les yeux du manager général Marc Madiot, Romain Grégoire a dès lors ouvert le compteur de la Conti pour l’année 2022, mais aussi son propre compteur. Qu’il aimerait continuer de faire tourner, sur la route, bien qu’étant dans sa première année Espoirs. « J’aime gagner, donc évidemment je voudrais lever les bras, reprend-t-il. Si je suis en position de le faire, je le ferai, mais je sais aussi que j’arrive dans une équipe professionnelle où j’aurai parfois un rôle différent. C’est une autre catégorie, je pense que tout va se faire sur le vélo. J’ai tout à prouver, et je pense que mes coéquipiers ne vont pas se gêner pour me battre également. C’est normal. La hiérarchie se fera sur les premières courses et on verra ce que ça donne. Je suis aussi tout à fait prêt à occuper le rôle d’équipier, et j’ai même hâte de le découvrir ».

Un profil à élargir, ou à préciser

À de nombreux égards, la saison 2022 constituera donc une vraie nouveauté pour le coureur franc-comtois, qui doit encore trouver sa voie précise. « Je pense que comme tout le monde, je vais me découvrir pendant les années Espoirs, notamment sur les courses par étapes avec des longs cols, ce qu’on a peu eu l’occasion de faire chez les juniors, pointe-t-il. Je vais voir si c’est quelque chose qui peut me convenir, ou non. Pour le moment, je suis plus à l’aise sur des bosses plus courtes, de trois à vingt minutes, mais c’est aussi parce que je n’ai jamais enchainé les vrais cols ». Dans l’état actuel des choses, il se rangerait donc davantage dans une case « puncheur-grimpeur ». Ses perspectives n’ont dès lors rien de surprenant. « Mes objectifs se situeront plutôt sur des courses comme Liège-Bastogne-Liège ou le Tour de Lombardie, ajoute-t-il. Ce sont vraiment des terrains qui me plaisent. En revanche, pour ce qui est des Flandriennes, je pense que ça ne passera plus chez les pros, du fait de mon gabarit. Mais j’aimerais beaucoup faire le Tour de Flandres au moins une fois dans ma carrière. Enfin, les championnats sont des compétitions qui m’attirent particulièrement. Et depuis deux ans, ça marche plutôt bien… Avoir un maillot au bout, pour moi ça représente vraiment quelque chose, et ça me pousse à encore davantage me donner pour aller le chercher. Et puis, j’arrive plutôt bien à gérer la pression sur ces courses, donc tant mieux pour moi ! »

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1 commentaire

Simon

Simon

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Le 20 janvier 2022 à 10:31

Bravo super coureur
Je vous souhaite plein de réussites
Bonne saison