À la découverte d’Alexandre Balmer

Notre tour d’horizon des talents de « La Conti » Groupama-FDJ se poursuit. À l’honneur dans ce nouvel épisode, un jeune Suisse né en l’an 2000. Doté d’un potentiel unanimement reconnu et qui lui a déjà permis d’inscrire de très belles lignes à son palmarès, tant sur la route qu’en VTT, Alexandre Balmer est un garçon hyperactif, extrêmement rigoureux et à l’ambition débordante. Aussi, le Romand n’a pas la langue dans sa poche. « J’aime dire ce que je pense et apporter de la plus-value à ce que je dis plutôt que de copier-coller ce que tout le monde sort ». L’assurance de passer un moment agréable, voire distrayant, quand on s’apprête à le connaître.

Sur un vélo, il figure aujourd’hui parmi les coureurs les plus habiles de sa génération. Mais il y a une quinzaine d’années, comme n’importe quel enfant qui s’essaie à l’art périlleux de la bicyclette, Alexandre Balmer a connu quelques difficultés à se délester du fameux et pense-t-on essentiel stabilisateur. La suite appartient à l’histoire, ou à la légende.  « Je ne m’en souviens pas moi-même, ma mère me l’a raconté, prévient-il. Si j’ai réussi à faire du vélo sans les petites roues, c’est en partie grâce à Franklin, le dessin animé. Vous avez ça aussi en France, non ? Ce devait être ‘Franklin apprend à faire du vélo’. J’ai regardé, je suis sorti et j’ai réussi ». Quand la tortue enseigne à certains comment faire ses lacets, elle permet au jeune Suisse de poser les fondations de ce qui deviendra très vite sa grande passion, insufflée par son père, lui-même sportif et pilote de rallye confirmé. « Il faisait des périples en VTT de La Chaux-de-Fond, où nous vivons, à la Côte d’Azur. À chaque fois que ma mère s’arrêtait pour le ravitaillement, je sortais avec mon petit vélo et je roulais sur le parking ».

La route par hasard et les entraînements à l’aube

Assez vite, les parkings deviennent trop étriqués pour le garçon, qui rêve de grands espaces et de prendre le sillage de son père dans les bois. Le VTT s’impose naturellement et la compétition intervient dès ses 8-9 ans. Sans être aussi méticuleux et perfectionniste qu’il ne l’est aujourd’hui – nous y reviendrons -, Alexandre Balmer glane malgré tout ses premiers bouquets, s’aligne sur la Coupe de Suisse de la discipline à 10 ans et en remporte le général l’année suivante. La machine est lancée, elle ne s’arrêtera pas. Au contraire, elle se perfectionne et se professionnalise. La preuve la plus probante étant son titre de champion d’Europe dans sa discipline de prédilection lors de sa première année cadets. « Jusqu’à ce moment, je ne faisais que du VTT, puis quand j’ai intégré l’équipe de Suisse, routiers et vététistes étaient rassemblés. Je n’avais jamais fait de route, je ne me voyais d’ailleurs pas en faire, je n’avais même pas de vélo. Lors de notre premier stage, j’avais pris celui de mon père ». L’année suivante, il s’en procure un personnel, notamment en vue des championnats de Suisse sur route. « Car ils étaient obligatoires, précise-t-il. C’était un parcours vraiment difficile, à Martigny, avec pas mal de montées … et je les avais remportés ».  

Arrivé un peu par défaut, voire sous la contrainte, sur le bitume, il se découvre alors de nouvelles capacités, et perspectives. « J’ai commencé à prendre du plaisir, particulièrement quand la route s’élevait, relate-t-il. Dans la foulée du championnat de Suisse, je fais deux podiums sur le Critérium Européen des Jeunes, au Luxembourg. J’ai immédiatement été en réussite et c’est aussi pourquoi j’ai continué ». Alexandre Balmer a donc 16 ans lorsqu’il décide de mener de front route, VTT, et … école, forcément. « J’ai fait un apprentissage de poly-mécanicien avec maturité intégrée, ce qui peut me permettre de poursuivre jusqu’à ingénieur ensuite, expose-t-il. Je viens de terminer mon cursus et ce furent quatre années vraiment très difficiles. Sans l’aide de mes parents, il m’aurait été impossible de mener à bien ce double projet sport-études ». Il s’explique, en détails : « Je commençais le matin à 7h, j’allais souvent m’entraîner avant, de 5 à 6. Je finissais au plus tôt à 16h, mais je faisais des heures supplémentaires pour pouvoir prendre des vacances et donc faire des compétitions. À la sortie du travail, mon père m’apportait mon vélo et j’allais directement m’entraîner. Ma mère me préparait tous mes repas. Je revenais, je mangeais, et j’allais me coucher à 21h. C’étaient des journées assez pénibles. »

La douleur comme moteur, les JO 2024 comme objectif

À la « facilité » du lycée et des aménagements pour sportifs de haut-niveau sous-jacents, il a favorisé ses convictions. « Aujourd’hui, j’ai un diplôme, dit-il fièrement. Et je voulais faire quelque chose avec mes mains plutôt que d’apprendre quand est né Napoléon Bonaparte ». Les études, il souhaite y revenir, progressivement, mais il concède que son attention est désormais portée vers la pratique du vélo. Car c’est bien sans qu’elle n’ait été sa principale activité qu’il a pourtant réussi à accumuler les trophées. En 2017, il décroche le titre de champion de Suisse Juniors du chrono, se classe troisième de la course en ligne, deuxième de la reconnue Classique des Alpes Juniors et obtient un podium sur le Tour du Pays de Vaud. En parallèle, il est vice-champion de Suisse et d’Europe de VTT. Mais la véritable consécration survient l’année suivante. Avec brio, il décroche les titres mondial et européen dans sa discipline de coeur, tout en menant de front une saison sur route admirable : champion de Suisse du chrono et de la course en ligne, vainqueur des Trois Jours d’Axe, vice-champion d’Europe sur route, quatrième du Tour du Pays de Vaud et du Mondial escarpé d’Innsbruck.

L’une et l’autre discipline finissent par lui apporter à la fois plaisir et résultats, si bien qu’il trouve aujourd’hui son bonheur dans chacune d’elles. « Dans le VTT, j’adore l’aspect technique, indique Alexandre. Il faut aller vite en montée, en descente, et puis c’est le meilleur qui gagne à l’arrivée. En découle moins de frustration. Sur la route, en revanche, c’est plus tactique, cela s’apparente plus à un jeu, et c’est ce qui est cool. Aussi, chaque jour, c’est un nouveau coureur qui gagne, tandis qu’en VTT ces quatre dernières années, les manches de Coupe du Monde ont été distribuées entre quatre coureurs. Sur la route, ça dépend du parcours, de l’équipe et de la tactique. Il y a pas mal de variables. Ce que j’apprécie d’autant plus sur la route, c’est la nouvelle chance qui nous est offerte chaque jour sur une course par étapes. Tu as l’occasion de te rattraper et de faire mieux le lendemain ». « Mais de manière générale, reprend-t-il, ce que j’aime dans le vélo, c’est surtout la douleur qu’on ressent quand on va au bout de soi-même, quand on se met ‘’minable’’. Et puis, switcher entre les deux disciplines m’apporte beaucoup de fraicheur, ça me maintient motivé ». Pour l’heure, il n’envisage pas de faire un choix entre les deux pratiques. Jeune homme réfléchi et déterminé le Neuchâtelois sait où il va, et par quel chemin. « On peut passer du VTT à la route mais l’inverse n’est pas vrai, avance-t-il. J’ai toujours dit que j’aimerais faire carrière dans les deux disciplines. Mais la route peut attendre, la maturité arrive plus tard. Le VTT, c’est plus court, plus explosif et on perd la technique si on ne la pratique pas. Dans l’idéal, j’aimerais me focaliser davantage sur le VTT jusqu’aux JO de 2024. Je clôturerai ensuite ce chapitre, j’aurai 24 ans, et je me consacrerai complètement à la route ».

Attiré par les courses à étapes

N’ayant disputé qu’une « soixantaine » de jours de course hors des bois depuis ses premiers coups de pédale, Alexandre Balmer possède une expérience encore limitée en la matière. Si sa grande taille (1m92) est inamovible, et qu’il devra composer avec, il lui est encore difficile d’établir avec précision son profil, d’autant qu’il n’a disputé qu’une petite année chez les Espoirs. Malgré tout, une piste se détache. « Je me vois jouer des classements généraux car j’ai une grande capacité de récupération, assure-t-il. Ce ne sont pas forcément les purs grimpeurs qui gagnent désormais car il faut être fort sur le chrono, et je ne suis pas non plus très lourd (72 kg). Chez les juniors, je ne jurais que par la montagne. Je ne serai évidemment pas un pur grimpeur, ni un pur rouleur, car certains sont beaucoup plus costauds, mais un coureur de classement général typé rouleur, compensant mon poids dans les montées par ma puissance ». Une chose est certaine, le sprint est exclu. Il n’aime pas jouer des coudes et concède être trop gentil pour réussir à se faire une place dans un emballage. Les Classiques ? C’est encore une autre histoire. Ses maigres expériences l’ont emballé, il a même remporté les 3 Jours d’Axel lors desquels il tapait du pavé pour la première fois en course, mais son pragmatisme reprend le dessus. « Une grosse préparation est nécessaire pour un seul jour, précis, qui peut d’ailleurs mal se passer. C’est ce que je trouve dommage », tranche-t-il.

Sans revendiquer un quelconque modèle dans le cyclisme professionnel, Alexandre Balmer confesse s’inspirer d’une poignée de coureurs, dont Mathieu van der Poel et un certain Thibaut Pinot. Au-delà de l’athlète, il recherche aussi l’humanité chez un sportif, qu’il clame avoir notamment entre-aperçue chez Chris Froome, un jour, sur le Tour de Romandie, lorsqu’il « continuait à signer des autographes alors qu’il faisait froid et que les autres [coureurs] passaient leur chemin ». Il nourrit aussi une admiration pour Egan Bernal, et pas seulement parce qu’il est comme lui issu du VTT. « Il transpire la modestie, dit-il. Quand il a gagné le Tour, il a d’abord remercié ses parents, il n’a pas fait son prétentieux ». Malgré une langue bien pendue et un vocabulaire parfois sec, Alexandre assure être de la même veine. « J’aimerais rester proche des gens, qu’ils n’aient pas peur de venir vers moi. Si on vient me demander dans la rue si je suis bon à vélo, je ne vais pas commencer à sortir ce que j’ai gagné. Je vais dire ‘oui je me débrouille pas mal’. J’aime rester discret. En plus, les gens qui ne sont pas dans le sport ont du mal à comprendre le travail que ça représente. Ils pensent que tu gagnes en claquant des doigts. C’est aussi pour cela que je n’aime pas forcément exhiber mon palmarès et expliquer mon métier aux gens ». Il reconnaît avoir pu s’agacer à quelques occasions (Innsbruck, ndlr), bien qu’ayant hérité du côté « calme et relativiste » de sa mère brésilienne. Ces rares égarements découlent en réalité de frustrations à la hauteur de ses attentes.

« Il n’y a pas d’âge pour arriver tout en haut »

« J’ai toujours été quelqu’un de très ambitieux, assume-t-il. L’objectif n’a jamais été d’être professionnel mais de faire des résultats. Le reste suivrait… Quand je vais m’entraîner, mon but est d’évoluer le plus rapidement possible, de devenir un meilleur coureur chaque jour, d’améliorer mes données de puissance pour atteindre l’élite mondiale au plus vite. Il n’y a pas d’âge pour arriver tout en haut. Si on se donne les moyens, on peut y arriver assez rapidement. Selon moi, le corps n’a pas de limites. C’est surtout dans la tête que ça se joue, et je pense c’est mon point fort ». Ce qui lui permet, aujourd’hui, de garder un champ des possibles relativement vaste. « J’aime être sincère, sans être ‘’gonflé’’, glisse-t-il. Du coup, si je veux être honnête, dans mon esprit, j’ai l’objectif de gagner toutes les courses qu’il est possible de gagner. Je ne me contente pas de me dire que l’objectif est de passer en WorldTour ». À 16 ans, déjà animé par cet appétit de succès, il couche sur un bout papier ses objectifs à court, moyen, long et … très long terme. Le contenu restera secret mais le personnage est bien cerné. Plus étonnant – ou pas -, cet état d’esprit se répand bien au-delà du sport. Exemple : il a obtenu la meilleure moyenne de son cursus sur l’ensemble de son canton. Autre exemple : il respecte un planning ficelé et cadré à la minute près, qui entre les repas, sieste et entraînement, dont les zones sont parfaitement délimitées, comprend de l’anglais, de l’allemand et … des devoirs administratifs.

« Je suis perfectionniste. J’aime avoir des journées bien chargées et ne pas rien faire de mon temps. Je me fixe des objectifs en permanence et j’essaie chaque jour de devenir quelqu’un de meilleur, de faire quelque chose qui m’apporte, d’apprendre de nouvelles choses », poursuit-il avec une maturité déconcertante. Mais le natif de l’an 2000 nuance par lui-même : « Je ne pense pas sans doute pas assez au social, bien que ça ne me dérange pas d’être dans ma bulle, de ne pas me disperser et de me concentrer sur ce que je fais. Et puis les réseaux sociaux m’énervent... Je m’impose pas mal de restrictions et de limites dans ma vie pour réussir ce dont j’ai envie. Tous ces sacrifices ne me dérangent pas en soi. Si on en fait, autant les faire à fond pour avoir une récompense derrière. Si tu ne les fais qu’à moitié, la récompense n’est pas assurée. Je veux me donner toutes les chances de réussir ». Un trait de caractère qui le conduit souvent à l’insatisfaction : « Si je rate un objectif, ça m’embête, ça me frustre mais ça me donne aussi l’envie d’aller retravailler. Sauf qu’à l’entraînement, j’ai toujours envie de faire plus, et ce n’est parfois pas judicieux. J’ai maintenant beaucoup plus de temps libre que lorsque j’étais en apprentissage, donc j’aimerais en profiter et m’entraîner beaucoup plus, beaucoup plus dur, mais les entraîneurs ne sont pas forcément d’accord. Il faut me freiner mais ça me donne parfois l’impression de ne pas assez m’entraîner, et je peux me sentir mal à cause de ça. »

« Une fierté de porter le maillot de la Groupama-FDJ »

Aujourd’hui, le jeune homme qui fêtera ses 20 ans le 4 mai prochain semble avoir trouvé son équilibre. À la sortie d’une première saison chez les Espoirs encourageante, et particulièrement axée sur le VTT (podium au championnat de Suisse, top 10 au Mondial), Alexandre Balmer est passé par la case service militaire, toujours d’actualité en terres helvétiques. Pendant quatre mois cet hiver, il a donc jonglé entre l’uniforme et son équipement de cycliste, profitant d’un aménagement pour les sportifs de haut-niveau, avant de rejoindre La Conti Groupama-FDJ. « Jens [Blatter] m’avait contacté l’an passé mais je devais finir ma formation, explique-t-il. J’ai choisi de venir ici pour apprendre mon métier de cycliste. En plus, Besançon est à une heure de chez moi. On parle Français, et c’est plus simple pour apprendre les bases du métier. Enfin, ils étaient tout à fait compréhensifs de mon souhait de poursuivre le VTT, et me soutiennent d’ailleurs entièrement dans ce double projet. Tout était parfait. C’est une équipe très professionnelle, du WorldTour, et quand je vais maintenant rouler avec l’équipement Groupama-FDJ, je suis fier. Quand je dépasse les gens à l’entraînement, ils sont presque là à tomber du vélo car ils fixent mon maillot du regard. C’est une fierté de le porter, de pouvoir rouler avec et de se dire qu’on appartient à l’équipe de Thibaut Pinot, entre autres. »