Certaines choses relèvent de l’évidence. Voir Romain Grégoire revêtir le maillot bleu-blanc-rouge faisait partie de celles-là. Encore fallait-il que toutes les pièces du puzzle soient réunies. Obsédé et habité par ce rêve tricolore, le Bisontin de 23 ans l’a ce dimanche 28 juin concrétisé de splendide manière sous la chaleur de La Tour-du-Pin. Entouré par une équipe cycliste Groupama-FDJ United magistrale, à la baguette du premier au dernier tour, le puncheur franc-comtois n’a pas tremblé au moment de poser la touche finale. Grâce à une attaque dévastatrice dans l’ultime côte du jour, il s’est offert un solo de trois kilomètres jusqu’à l’arrivée, où il a pu célébrer, avec une émotion non dissimulée, la conquête la plus importante de sa carrière – et le doublé pour l’équipe sur ces championnats 2026. Rendez-vous à Barcelone avec une peau neuve !
« J’avais un bon pressentiment », souriait Benoît Vaugrenard. Trois jours après le sacre de Rémi Cavagna sur le championnat de France du contre-la-montre, l’Équipe cycliste Groupama-FDJ United s’élançait pour doubler la mise, et rien d’autre, ce dimanche, sur le circuit vallonné de La Tour-du-Pin. Réduite à quatorze tours en raison des grosses chaleurs, la course en ligne affichait 225 kilomètres et 3000 mètres de dénivelé, essentiellement répartis sur les deux difficultés du parcours : la montée de Saint-Roch (2km à 5%) et la côte de Béjui (1km à 8,5 %). Un bon pressentiment donc, mais pas de trop-plein de confiance pour le directeur sportif du groupe, compte tenu du contexte toujours particulier du championnat. « L’équipe marchait vraiment bien depuis quelques semaines, on était dans une bonne spirale, ce qui est la base de tout quand on veut performer, reprenait Benoît. On sentait que c’était l’année pour Romain. Le circuit lui convenait et il avait passé un cap ». C’est pourquoi le Franc-Comtois représentait la pierre angulaire de toute la stratégie en Isère. « On s’était donné une carte, une seule : Romain, insistait Philippe Mauduit. On ne voulait pas tenter des coups de poker ». « C’était tout pour Romain, mais on voulait une course de mouvements, précisait Benoît. Avec 32 coureurs au départ, on était l’équipe la plus fournie. Cela avait des bons mais aussi mauvais côtés, car on savait que tout le poids de la course nous reviendrait. Le but était d’essayer de faire travailler d’autres équipes et individualités, mais surtout que Romain n’ait pas à travailler de la journée et se retrouve en situation de gagner dans le final ».
« Romain a eu une équipe très forte autour de lui », Benoît Vaugrenard
Ce schéma nécessitait une présence de tous les instants, et à tous les échelons, des coéquipiers du Bisontin. Cela s’est vérifié dès le début de course très dynamique, et encore davantage lorsqu’après cinq tours de circuit, huit coureurs de la Groupama-FDJ United ont pu se glisser dans une échappée de trente hommes formée en deux temps. À l’avant, Clément Braz Afonso, Ewen Costiou, Brieuc Rolland, Quentin Pacher, Guillaume Martin-Guyonnet, Valentin Madouas, Axel Huens et Rudy Molard ont dès lors tenté de jouer les trouble-fêtes malgré un avantage annoncé à 2’30 aux environs de la mi-course. « L’écart était conséquent, mais à partir du moment où Romain nous a assuré qu’il se sentait bien, on a maintenu l’écart au sein du peloton », exposait Benoît. « On a forcément un peu douté mais j’ai toujours été bien entouré, donc il n’y avait pas le feu, expliquait Romain. Ce n’était pas une situation idéale, mais, au final, les mecs ont été juste incroyables ». Tour à tour, les équipiers encore présents au sein du paquet ont ainsi apporté leur pierre pour opérer un rapproché progressif. À 70 kilomètres du but, l’écart était ramené à 1’30 tandis que Quentin Pacher accompagnait un quatuor à l’avant, sans collaborer. « Romain a eu une équipe très forte autour de lui, et c’est à souligner, martelait Benoît. Ils ont été phénoménaux. On a continué à suivre les coups devant, à rouler derrière, et ça s’est regroupé au bon moment. Les coureurs de l’échappée commençaient à fatiguer après s’être attaqués pendant 100 kilomètres alors que le groupe de Romain avait pu lisser son effort ».



C’est finalement à l’issue du onzième tour de circuit, soit à trois boucles du terme, que le « peloton » a repris la majeure partie de l’échappée. Seuls cinq hommes demeuraient alors en tête, dont Quentin Pacher, mais un ultime forcing de la Groupama-FDJ United a permis la jonction au pied de la côte de Béjui. « On s’était dit que si Romain était là à deux tours de l’arrivée – et il n’y avait aucun doute qu’il le soit -, il fallait que les gars verrouillent pour le dernier tour, reprenait Benoît. Ça a été du tableau noir ». Si Léo Bisiaux a tenté de contrecarrer les plans de l’équipe trentenaire à l’entame de l’avant-dernier tour, le collectif est resté suffisamment uni pour le maintenir à portée de fusil avant que tout n’explose une première fois à 19 kilomètres du terme, dans la côte de Béjui. « Un par un, les gars se sont mis à la planche et ont réduit l’écart petit à petit pour me mettre dans les meilleures dispositions possibles à un tour de l’arrivée », expliquait Romain. « On avait dit qu’on ferait tout ce qu’il faudrait pour Romain, et les gars ont réalisé une journée incroyable », poursuivait Philippe. Juste avant de s’attaquer au dernier tour, Romain Grégoire est ainsi pour la première fois sorti de sa réserve en répondant à une attaque de Joris Delbove, alors que Paul Lapeira, Léo Bisiaux et Axel Baudin embrayaient le pas. Mais bien heureusement, dans la descente suivante, avant le passage sur la ligne, le leader de la Groupama-FDJ United voyait le retour de son compère doubiste Clément Berthet à ses côtés.
« C’est à l’équipe que j’ai pensé en premier », Romain Grégoire
C’est alors un groupe de six qui s’est efforcé de faire le « break » sur le reste de la concurrence tandis que le son de cloche annonçant le dernier tour retentissait. Grâce à une coopération relativement efficace, les hommes de tête ont toujours conservé plus de quinze secondes de marge, et ont même définitivement gagné leur bras de fer avec la poursuite à sept kilomètres du but lorsque l’écart a dépassé les trente secondes. Clément Berthet et Romain Grégoire ont malgré tout dû réagir à une attaque anticipée de Paul Lapeira, avant que le grimpeur franc-comtois ne livre ses dernières forces pour contrôler jusqu’au pied de la bosse finale. La fameuse côte de Béjui. « À partir du moment où Romain était avec Clément dans le final, je n’avais plus trop de doute, confiait Benoît. J’étais serein s’ils arrivaient à six au pied de la montée ». À 3,3 kilomètres du but, Clément Berthet a déposé son coéquipier, et 100 mètres plus tard, Romain Grégoire a déclenché une attaque ravageuse dont l’effet a été immédiat. En une poignée de secondes, il a repoussé ses concurrents à plusieurs longueurs, et bientôt, il en est terminé des espoirs adverses. « Un instinct de tueur », résumait simplement Benoît. Au sommet, Romain Grégoire basculait avec près de quinze secondes de marge, autrement dit un gouffre compte tenu de l’arrivée située deux kilomètres plus bas.
Appliqué bien que certainement euphorique dans la dernière descente, ce n’est pourtant qu’après avoir franchi la flamme rouge que le Bisontin a encaissé une première vague d’adrénaline, puis une prise de conscience, au moment de lever la tête et de jeter un œil à la caméra de télévision. Quelques courbes plus tard, il se présentait dans la dernière ligne droite, ému et expressif comme rarement, pour célébrer le plus beau succès de sa jeune carrière par un baiser appuyé à son maillot, et à un lever de bras aussi anodin dans sa forme qu’unique dans sa portée. Se sont dès lors enchaînées des scènes de liesse, avec ses coéquipiers, le staff, ses proches, et à peine le temps d’absorber cette deuxième vague d’émotions que Romain Grégoire tentait de trouver les mots pour décrire ses sensations. Celles d’un champion de France nouvellement couronné. « Je ne sais pas quoi dire, soufflait-il, encore sur son nuage. C’est franchement incroyable d’obtenir une victoire qu’on désire plus que tout, et quand on en rêve depuis un long moment, c’est encore plus énorme. C’est un scénario de rêve et c’est juste dingue de pouvoir finir tout seul et profiter. Beaucoup de choses me sont passées par la tête dans ce dernier kilomètre, mais c’est à l’équipe que j’ai pensé en premier. Aujourd’hui, c’est vraiment une victoire collective. Je pense que tout le monde a vu le travail de l’équipe toute la journée. C’était assez fou. Les trente-deux coureurs ont tous apporté leur contribution à ce titre. Ce maillot est pour eux, ainsi qu’aux 120 salariés de l’équipe qui travaillent pour nous mettre dans les meilleures dispositions toute l’année ».



« On a vécu une belle semaine, on savoure », Philippe Mauduit
Après une frustrante deuxième place aux Herbiers en 2025, Romain Grégoire a non seulement pris sa revanche de façon magistrale, mais a aussi coché une case que chacun s’attendait à le voir remplir tôt ou tard. Ce fut relativement tôt. « C’est forcément une émotion très particulière pour Romain, ajoutait Benoît. Il voulait absolument ce titre. C’était quasiment son objectif de la saison, et je pense qu’il est passé par tous les états dans cette course. Être champion de France, c’est aussi un objectif de carrière, au même titre que gagner des étapes sur les Grands Tours, notamment sur le Tour, ou les Classiques. Ce championnat de France est un nouveau palier validé. Il lui manquait encore cette très grande victoire, et ça ne fait aucun doute qu’elle va lui ouvrir des portes ». « On est convaincu qu’on a en Romain un super champion de France, enchaînait Philippe. On le voulait tellement, on en avait tellement parlé… Il est incroyablement fort quand il a tout un collectif derrière lui, ça le transcende. Et il a ce truc en plus : cette forte envie de gagner. Plus que n’importe qui d’autre ». Un caractère sans nul doute source de motivation pour ses coéquipiers, dont le travail préparatoire ne sera pas oublié. « Romain était très fort, mais il doit aussi sa victoire à l’énorme collectif qui a été exemplaire et au rendez-vous, soulignait Benoît. On savait que c’était nécessaire pour ramener le maillot, et à tous les étages, ils ont été incroyables ».
C’est d’ailleurs l’ensemble de l’effectif qui a été invité à rejoindre Romain Grégoire sur le podium après que ce dernier a endossé la tunique tricolore et entonné La Marseillaise à pleins poumons. De nouvelles vagues d’émotions, avant les prochaines, dans quelques jours, à Barcelone. « C’est encore plus fou de se dire que je vais passer les trois semaines du Tour en bleu-blanc-rouge, savourait Romain. Je pense que je vais vivre un mois mémorable, et j’espère faire briller ces couleurs sur le Tour. C’est maintenant le prochain objectif ». « J’espère que ça va donner des ailes à toute la Groupama-FDJ United, concluait Philippe. On a vécu des moments difficiles, mais on les a traversés avec beaucoup de solidarité, sans paniquer, avec toujours de l’engouement et de la passion. Depuis 15 jours ça va bien, on a vécu une belle semaine avec ce doublé, donc on en profite, on savoure, mais sans se reposer sur nos lauriers ».

