« Un arrêt prolongé ne stoppe pas une carrière »

À l’inverse de ses coéquipiers, William Bonnet n’a pas eu l’occasion de donner le moindre coup de pédale en compétition cette saison. Et comme eux, il devra encore patienter de nombreuses semaines avant de raccrocher un dossard. Pour autant, à l’impatience il privilégie la sérénité et l’optimisme, qu’il fonde, à bientôt 38 ans, sur son vécu et quelques unes de ses expériences les plus amères. Sans préfigurer de la suite, le Berrichon demeure également habité par une franche motivation. Entretien avec le « grand frère » de l’Équipe cycliste Groupama-FDJ.

William, comment vis-tu cette situation exceptionnelle qui est appelée à durer ?

Psychologiquement, un peu comme tout le monde. Physiquement, je m’entretiens comme la plupart de mes collègues. Je fais généralement de la PPG (Préparation Physique Générale) puis une séance de home trainer dans la foulée, avec des thématiques différentes pour rendre cela un peu plus ludique, que ce soit par des séances de vélocité, de force, ou via des plateformes virtuelles comme beaucoup le font désormais. Tout ça occupe bien la matinée. J’ai aussi trois enfants, et il faut les occuper, jouer avec eux, les aider à faire leurs devoirs, ce qui a finalement été le plus dur à gérer jusqu’à présent (rires). J’ai également un peu d’entretien à faire chez moi. On passe le temps comme on peut mais les occupations ne manquent pas, les journées filent assez vite en fin de compte. J’ai la chance de vivre dans une maison et d’avoir un jardin. Il y a certainement plus à plaindre.

« Une opportunité de tout remettre à plat »

Avec le recul des tes 16 ans de professionnalisme, comment analyses-tu ce moment de carrière ?

En fait, c’était surtout compliqué lorsqu’on ne connaissait pas vraiment l’issue. Tous les jours, on apprenait de nouvelles choses sur ce qu’il pouvait se passer. Certaines fois, ces mêmes choses étaient démenties. Aujourd’hui, on sait que le Tour débutera fin août, que les championnats nationaux seront juste avant et les Mondiaux juste après. Pour le reste, il n’y a rien d’officiel. On avance à vue, au jour le jour. La clé, c’est de ne pas s’affoler, il faut voir plus loin que le jour d’après. Il faut être optimiste malgré tout et surtout ne pas tomber dans la sinistrose en se disant qu’on ne va jamais s’en sortir. Car on va s’en sortir, ça ne va pas durer toute l’année. Du moins, je ne l’espère pas. Sinon, ce serait vraiment dramatique, bien au-delà du sport. Il faut faire confiance à ceux qui dirigent, qui prennent les décisions. On peut être en accord ou en désaccord, mais je pense qu’il faut respecter ce qui est décidé et que tout le monde tire dans le même sens.

Est-ce comparable à un autre épisode de carrière ?

Si on veut rapprocher cela du cas personnel, il est vrai que le fait de ne pas courir pendant autant de temps peut être assimilé à une longue blessure. Et j’en ai connues, notamment en 2015. Malgré tout, ça reste tout de même très différent dans la mesure où on connait généralement la durée de sa blessure et les délais de sa convalescence. Dans le cas actuel, on était bien plus dans l’incertitude jusque là. On se demandait à quoi pourrait bien ressembler notre calendrier, quelles courses seraient organisées, maintenues, décalées… On était davantage dans le flou que dans le cas d’une blessure traditionnelle. C’est un peu plus clair maintenant qu’on connait les dates du Tour, mais on ne sait pas pour autant quand on reprendra les courses, s’il y en aura en amont, comme le Critérium du Dauphiné. Il y a encore quelques points à éclaircir mais il est certain que les récentes annonces permettent de se fixer un cap.

Tu avais subi une petite opération au genou en début d’année. Vois-tu cette trêve comme une « chance » pour te remettre au niveau ?

Je pense que tout le monde devrait voir cette période-là, non pas comme une aubaine, mais comme une opportunité de tout remettre à plat et recharger les batteries. Par le passé, on a souvent vu des sportifs se blesser et être contraints d’interrompre leur saison. Ça ne les empêchait pas, ensuite, de revenir à un très haut-niveau et parfois même avec un regain de force, d’énergie et d’envie. Il faut simplement accepter la situation et essayer d’en tirer le meilleur parti. Cette pause forcée doit nous permettre de retrouver de la fraîcheur et recharger les batteries afin que l’on soit, lorsque la saison reprendra, en pleine possession de nos moyens et les plus performants possible.

« Il est important de trouver des centres d’intérêts à côté du vélo »

Ton vécu te permet-il justement de vivre cette situation plus sereinement ?

Ceux qui n’ont pas connu de blessure ou d’interruption prolongée sont peut-être plus inquiets et se posent sans doute plus de questions. Typiquement : « Est-ce que je vais retrouver mon niveau ? ». Une fois que tu l’as vécu, tu sais en réalité qu’en tant que sportifs professionnels, nous avons cette faculté à pouvoir revenir au niveau qui était le notre précédemment sans véritable problème. Le savoir est un plus, et il faut transmettre le message à ceux qui peuvent être plus préoccupés. Mais, ne serait-ce que dans l’équipe, quelqu’un comme Thibaut est très au fait de tout ça. Il avait été longtemps absent après le Giro 2018 et ça ne l’avait pas empêché de faire une très belle fin de saison (victoires à Milan-Turin et au Tour de Lombardie, ndlr). On a beaucoup échangé ensemble sur le sujet, sur cette crainte de louper une phase d’entraînement, d’être retardé dans sa préparation, mais on s’est aperçu que ça n’était pas une fin en soi. Beaucoup ont besoin de l’expérimenter et de le vivre pour s’en rendre compte, mais un arrêt prolongé ne stoppe en aucun cas une carrière, n’abaisse pas durablement un niveau et n’interrompt pas une progression.

Ton rôle de ‘’grand frère’’ dans l’équipe a-t-il aussi son importance dans cette période ?

Mon rôle s’exprime surtout quand on est tous ensemble. Evidemment, on discute tout de même un peu, je suis en contact avec quelques coureurs de l’équipe, mais chacun a aussi ses propres occupations chez soi. On est en relation pour se rencontrer sur Zwift, pour faire quelques sessions ensemble, mais on n’évoque pas nécessairement la situation actuelle. Quand on discute ensemble, on essaie de parler d’autre chose. Cela dépend aussi du tempérament de chacun. Il y en a pour qui le vélo est la priorité du moment, pour d’autres non. Dès l’instant où tu as une famille, les priorités ne sont plus forcément les mêmes. Quand tu es jeune, tu penses vélo matin, midi et soir, et tu n’as presque que ça à faire de la journée. Dans ce cas-là, effectivement, les journées peuvent paraître un peu plus longues. C’est pourquoi il est important de trouver des centre d’intérêts à côté du volet sportif, que ce soit ensemble ou de manière individuelle, pour s’occuper et s’aérer l’esprit par rapport à tout ce qu’il se passe en ce moment. Je sais de toute façon que l’encadrement est là pour chaque coureur qui en a besoin. Les directeurs sportifs appellent régulièrement tous les coureurs et il ne se passe pas une semaine sans que l’on soit en contact avec eux. Le staff est là pour toute demande particulière.

Quelle est ta position par rapport au home trainer ?

Personnellement, je ne pourrais pas faire des séances de cinq heures comme on peut en voir ici et là. Je trouve ça sans grand intérêt, surtout dans la période actuelle et quand on sait que les compétitions ne devraient pas reprendre avant le mois d’août. J’en vois certains qui font 25 heures de home trainer par semaine. Quel intérêt ? Bon, si ça leur fait du bien au moral, tant mieux, car je pense que c’est davantage pour cet aspect là que pour l’aspect physique qu’ils le font et que c’est utile. De mon côté, j’en fais 1h30, deux heures maximum, mais c’est tout. Après je sature. Evidemment que le home trainer ne remplace pas les sensations qu’on peut avoir sur la route, mais nous sommes tous dans la même situation et nous n’avons pas le choix. Je ne me pose pas la question d’aller dehors. C’est interdit et je pense que c’est une bonne chose, même en tant que sportif de haut-niveau. Les hôpitaux sont déjà assez surchargés. J’ai vu que certains cyclos étaient allés rouler et avaient eu des accidents. C’est une contrainte en plus pour les services hospitaliers et je pense que ce n’est pas le moment… L’entrainement sur route viendra quand les autorisations seront données. Il faut faire avec et je ne m’inquiète pas pour la reprise.

« Je me concentre sur le présent »

La situation actuelle t’a-t-elle aussi permis de réfléchir de manière plus posée sur les mois et années à venir ?

On parle de retraite (rires) ? Certains le comprennent, d’autres non, mais je ne pense pas du tout à ma reconversion. De la même façon, je ne pense pas du tout à arrêter pour le moment. Ce n’est absolument pas mon état d’esprit. Au début de l’hiver, quand je reprends l’entraînement, mon unique objectif est de me préparer au mieux afin d’être performant pour la saison qui vient et pour être en mesure d’apporter quelque chose à l’équipe. Puis vient le temps du bilan en fin d’année, de savoir si l’équipe a été satisfaite, si elle compte encore sur moi pour l’année suivante et si, de mon côté, je me sens encore en capacité de pouvoir continuer à faire les efforts nécessaires au quotidien, avec l’entraînement et tous les sacrifices liés à notre métier. Je me concentre sur le présent, sur l’entraînement et sur le vélo. Je penserai à la suite quand le temps l’exigera, quand viendra le moment de prendre une décision ou quand mon corps m’aura définitivement lâché.

Cette saison 2020 quelque peu tronquée n’aura pas spécialement d’influence sur ta décision ?

Il devrait tout de même y avoir des courses en fin de saison, même si on ne sait pas vraiment lesquelles. En tout cas, je ne suis pas du tout dans cette perspective d’arrêter. À tel point qu’il est aujourd’hui difficile pour moi d’y penser, de m’exprimer sur le sujet et de me projeter là-dessus. Si en fin de saison, le moment venu, je sens que ça ne va plus ou que l’équipe n’est plus satisfaite de ce que je peux apporter, il sera temps d’en tirer les conclusions. En attendant, ce n’est pas à l’ordre du jour. Le contexte et les circonstances actuelles n’ont rien à voir avec cette réflexion. Avec l’équipe, on est lié jusqu’au 31 décembre et quoiqu’il arrive, je resterai mobilisé jusqu’à cette date pour eux. Puis, on verra ce qu’il adviendra en fin d’année.

« Un lien très fort m’unit à l’équipe, et ça dépasse mon cas personnel »

À bientôt 38 ans, qu’est-ce qui te fait encore avancer ?

Principalement, c’est l’environnement dans lequel j’évolue, à savoir l’équipe. S’il n’y avait pas un bon groupe et une bonne ambiance générale, j’aurais certainement beaucoup plus de mal à aller m’entraîner et à partir sur les courses. Aujourd’hui, j’ai toujours plaisir à retrouver tous les coureurs et le staff. C’est toujours avec envie que je pars en déplacement et je sais aussi que j’ai la confiance de Marc, des entraîneurs et des directeurs sportifs. Cette confiance qu’ils m’ont accordée tout au long de ces dernières années, qui n’ont pas toujours été simples et faciles pour moi, j’ai quelque part envie de la leur retourner en faisant encore les sacrifices pour tirer le maximum de mon envie et de mon physique, si ça peut encore aider l’équipe. Puis, il est évident que le projet, l’objectif et l’ambition autour de Thibaut par rapport au Tour de France me poussent également à essayer d’être là et le plus performant pour lui. Mais comme je l’ai dit à Thibaut, et à certains autres de l’équipe, je sais que je ne suis pas éternel. Les années passent, et si d’aventure je n’étais pas à la hauteur et que quelqu’un prenait ma place, qui ne m’est d’ailleurs pas acquise, ça ne me poserait aucun problème. À partir du moment où c’est un choix fait pour le bien de l’équipe, que ça permet au groupe et à Thibaut de performer, de briller, ça me va parfaitement. Un lien très fort m’unit à l’équipe, et ça dépasse ma propre ambition et mon cas personnel.

Comment te projettes-tu sur les prochaines semaines ?

Actuellement, je suis dans une phase d’entretien et les courses ne devraient pas reprendre avant août. Pour ceux qui pensent au Tour, il est désormais plus simple de se fixer une reprise et un programme adapté, mais ça ne va concerner que huit coureurs. Les autres ne sont pas beaucoup plus avancés à ce stade. On ne sait pas où seront exactement placés le Giro, la Vuelta et les cinq Monuments. Il faudra attendre un peu mais il nous reste quatre mois avant la reprise. D’ici là, ça se sera éclairci. On devrait aussi pouvoir commencer à sortir sur route mi-mai, si tout va dans le bon sens, naturellement. À partir de là, on pourra alors repartir sur de vrais entraînements. Cela nous laissera encore plus de deux mois avant les premières courses éventuelles. Ce n’est que lorsque le déconfinement viendra qu’il faudra à nouveau se tourner sérieusement vers les objectifs, se reconcentrer sur l’entraînement et sur une vraie préparation.