« Trouver le bon équilibre entre contrainte et plaisir »

L’heure est à la reprise de l’entraînement au sein de l’Équipe cycliste Groupama-FDJ. Après avoir respecté une phase de décompression ces derniers jours, les coureurs ont ré-enfourché leur vélo, pour la plupart sur home-trainer, afin de progressivement remettre en route. À cette occasion Frédéric Grappe, directeur du pôle performance, nous éclaire sur le déroulé des prochaines semaines et sur la gestion, tant physique que mentale, des coureurs dans cette période de confinement.

Frédéric, les coureurs de l’équipe ont observé une dizaine de jours de repos. À quelle fin ?

Dans quelques pays, certains pouvaient encore ‘’roulotter’’ à l’extérieur, mais on a effectivement suggéré une coupure sportive. Elle correspondait à peu près aux deux premières semaines de confinement. Certains n’ont pas fait grand-chose, d’autres ont continué à s’entretenir mais il n’y avait en tout cas pas de programme d’entraînement. C’était très libre. Pour quelques uns, c’était aussi l’occasion d’observer une pause après un début de saison assez plein. Depuis lundi, on a attaqué notre premier cycle de travail, sur home-trainer pour la plupart, sur route pour ceux qui en ont l’autorisation. L’idée générale est d’effectuer un premier cycle de trois semaines, jusqu’au 19 avril, afin de les maintenir stimulés et les replacer dans une logique de travail d’athlète de haut-niveau. Pour ceux qui ont coupé 15 jours et n’ont pas fait grand chose, il s’agira d’un cycle de remise en route sur la première semaine, puis on augmentera progressivement la charge d’entraînement sur la deuxième. La troisième sera un peu plus légère pour assimiler les quinze premiers jours.

« Le maître mot, c’est la motivation »

Quel est le scénario envisagé pour le moment ?

Si on parle des coureurs français, le confinement est assuré jusqu’au 15 avril, soit quasiment jusqu’au terme de notre premier cycle de travail. On espère qu’à partir de cette date, les entraînements en extérieur seront possibles, ce qui nous permettrait d’enchainer un cycle de travail sur route cette fois-ci. Il serait alors plus spécifique et on pourrait plus facilement augmenter les charges de travail. On sait très bien que l’on ne peut pas optimiser le travail sur home-trainer comme on le ferait sur route. Si le confinement venait à se prolonger, ce deuxième cycle débuterait sur home-trainer, mais on augmenterait logiquement la difficulté. Toutefois, les réponses seront très individualisées. Certains n’aiment pas du tout le home trainer, d’autres sont moins gênés. Certains peuvent s’entraîner dehors, d’autres non. Il faut jongler avec ces deux paramètres et ça crée beaucoup de configurations. Les entraîneurs doivent faire du cas par cas, mais la ligne directrice est de continuer à stimuler l’athlète afin que, le moment venu, il puisse rebâtir un cycle à l’extérieur puis reprendre la compétition début juin. On l’espère. C’est notre objectif, on est obligé de s’en fixer. Et si ce n’est pas ça, on s’adaptera.

Comment fait-on face à une situation si inédite et imprévisible ?

On doit s’adapter, ça fait partie du travail. Le maître mot, pour nous, dans cette situation, c’est la motivation. On ne peut pas faire travailler quelqu’un s’il n’est pas motivé. C’est le point central de tout, et il faut savoir gérer la balance affective de l’athlète ; le coureur passe par des périodes de travail avec beaucoup de contraintes et peu de plaisir, il faut donc par moments réinjecter du plaisir. Si on programme trois semaines de home trainer avec trop de contraintes, ça peut en plomber certains, entraîner un décrochage mental et ce sera donc contre-productif. C’est à nous, entraîneurs, en fonction du caractère et de la personnalité des uns et des autres, de trouver les ressorts positifs pour que chaque séance soit productive. Un bon entraîneur, c’est avant tout quelqu’un qui sait réagir à la réponse mentale et physique du coureur. Il n’est pas obligé d’aller dans son sens systématiquement, mais il doit trouver la bonne jauge entre l’augmentation de la contrainte et la diminution du plaisir. Pour chaque coureur, il nous faut trouver l’équilibre de cette balance affective et cela passe par certains artifices.

Par exemple ?

Tout d’abord, tous nos coureurs ont été équipés en home-trainer Elite de qualité. Avec, ils peuvent se connecter sur différentes plateformes d’entraînement virtuel, qui génèrent du parcours. Ces plateformes deviennent un vrai mode de connexion sociale. Certains le découvrent, d’autres le savaient déjà. Elles sont très bien faites et vont beaucoup nous aider dans cette période. On peut s’y entraîner à plusieurs, il y a différents types de parcours et les entraîneurs peuvent injecter leur programme d’entraînement à l’intérieur, de sorte à ce qu’on ait nos propres séances. Il y a des circuits vraiment intéressants et certains commencent déjà à se prendre au jeu. Quelque part, on joue avec son home-trainer et c’est quelque chose que l’on n’avait pas il y a quelques années.

« Revenir à la compétition avec un orchestre bien harmonisé »

Le plaisir semble plus évident pour ceux ayant l’opportunité de s’entraîner en extérieur. 

Quand un athlète est en très bonne forme, il a envie de surfer dessus, c’est logique. Il n’a pas envie de perdre ses sensations, il veut les entretenir et le fait d’aller dehors lui permet d’en profiter sur son vrai terrain d’expression. Cela stimule davantage ses bonnes sensations que lorsqu’il est tout le temps enfermé. L’environnement, dans lequel évolue l’athlète joue énormément. Le même type d’effort, en termes de watts, n’aura pas le même effet selon s’il est réalisé sur un home trainer ou à l’extérieur. C’est pourquoi on ne peut pas demander la même dose d’entraînement et les mêmes sensations à un athlète qui passe son temps sur le home trainer et à celui qui est dehors.

Certains comparent cette période à la trêve hivernale. Qu’en dis-tu ?

Prenons une guitare, et partons du constat que lorsqu’un coureur est en bonne forme, les six cordes sont tendues, accordées. Dès lors, il ne reste plus qu’à faire les réglages, à savoir jouer les bons accords. De novembre à janvier, on s’attache donc à régler ces cordes les unes après les autres, et chacune correspond à une capacité de performance différente. On ne peut pas jouer les bons accords tant que les cordes ne sont pas arrangées. C’est la raison pour laquelle les sensations sont spéciales pendant l’hiver, et que les jambes « sonnent faux ». En revanche, les cordes d’un coureur comme Stefan Küng, qui sort d’une période où il a pas mal couru, sont déjà bien réglées. Il peut donc aujourd’hui jouer de bons accords, ce qui n’est pas le cas pendant l’hiver.

Si toutes les guitares sont déjà accordées, le schéma de l’hiver ne peut donc être reproduit…

Non, car tout ce que les coureurs ont fait de novembre à février n’a pas disparu. Ils pensent, je dis bien ‘pensent’, qu’ils perdent beaucoup. Cela peut être de l’ordre de 10% mais ça leur paraît énorme car leurs sensations ne sont plus très bonnes. Les cordes se détendent légèrement et ils ont donc l’impression que ça ne va plus du tout. En réalité, si on réalisait des mesures de qualité physique, ils ne perdent pas tant que ça. L’idée est d’entretenir les différentes capacités, car certaines, comme l’explosivité, peuvent être travaillées sur home-trainer. Certaines seront maintenues, d’autres baisseront légèrement, d’autres augmenteront un peu. Si on reprend sur route au 19 avril, il y aura logiquement de grandes différences entre les coureurs de l’équipe par rapport à une saison normale. Il faudra alors une période de réglages lors du deuxième cycle de travail afin de retrouver une hégémonie au niveau collectif pour, dans l’idéal, revenir à la compétition avec des coureurs qui ont bon niveau physique et un orchestre symphonique bien harmonisé. Si on considère l’effectif comme un orchestre et chaque coureur comme un musicien avec sa spécialité propre, c’est à nous de faire en sorte que cet orchestre soit bien en phase. Puis les chefs d’orchestre que sont les directeurs sportifs arriveront derrière pour conduire le tout.

« Une grande équipe parvient à trouver des solutions face à la difficulté »

Est-ce un challenge particulièrement difficile à relever pour le pôle performance et toi-même ?

J’appréhende plutôt cela comme une grosse coupure pour tout le monde, qu’il faut gérer. On a aujourd’hui des outils de travail intéressants et on va s’en servir. En tout cas, on ressort toujours plus fort d’une situation exceptionnelle et imprévisible quand on est en capacité, à un moment donné, de trouver des solutions. C’est notre rôle. Je dis toujours qu’une grande équipe, c’est une équipe qui, face à la difficulté, parvient à trouver des outils de réponse. Ce n’est pas le tout de se gargariser quand tout va bien, ce n’est pas à cela qu’on reconnaît une grande équipe, quelque soit le sport. Mon rôle dans tout ça est donc de proposer et de produire, avec mes nombreux collaborateurs, des solutions à l’ensemble de l’équipe.

Si le Tour est maintenu, crains-tu des niveaux de performance très opposés en raison de la période écoulée ?

Prenons l’exemple d’une date de reprise de l’entraînement sur route au 15 avril. Dans cette hypothèse, on aura, selon moi, largement le temps d’équilibrer les niveaux en vue du Tour. Cela pourrait être plus compliqué si on ne peut pas rouler sur route avant mi-mai. Certains ont la chance de pouvoir s’entraîner différemment que d’autres, mais il peut aussi y avoir des décalages. Ceux qui roulent dehors aujourd’hui seront peut-être confinés demain. Dans l’idéal, je souhaite pour le cyclisme qu’on puisse reprendre sur route le plus rapidement possible, en fonction des conditions sanitaires évidemment. Mais plus vite on reprendra sur route, plus vite il y aura un nivellement des valeurs, et on espère tous un Tour avec des athlètes à leur meilleur niveau.

Pour conclure, que faut-il prioriser et que faut-il éviter ces prochaines semaines ?

Avant toute chose, il faut rester serein, calme et accepter la situation. On en a beaucoup parlé ensemble et les coureurs ont bien reçu le message : quand on est dans l’acceptation de la situation, il est plus aisé de trouver des solutions. Ensuite, il faut réussir à se fixer des objectifs même s’ils peuvent être amenés à évoluer, car sans objectif, il est difficile de travailler. Si la situation sanitaire l’impose, il faudra alors être en capacité de faire des ajustements. Dans cette configuration là, néanmoins, on peut travailler sereinement et en laissant peu de place au doute, même si chacun est par le fait dans une situation inconfortable. L’aspect nutritionnel est naturellement important et les coureurs auront des consignes en la matière. Ce qu’il faut éviter, c’est l’énervement, la frustration, lutter contre la situation et de fait, ne pas trouver la motivation. Je le répète, la motivation est le maître mot, et il faut savoir en apporter à celui qui n’en trouve pas par lui-même.