« Tout se gère mieux quand on a une organisation et une structure au top »

L’année 2020 touche à sa fin. C’est donc l’heure des bilans. Toutefois, plutôt que d’en solliciter un purement sportif auprès de Marc Madiot, manager général de l’Équipe cycliste Groupama-FDJ, nous l’avons interrogé de manière plus large quant au fonctionnement et aux réussites de « l’entreprise » dans son ensemble au terme d’une saison ô combien particulière. L’occasion pour le manager mayennais de tirer un coup de chapeau à ses troupes.

Marc, quel regard porte le chef d’entreprise que tu es sur l’exercice 2020 de sa société ?

Je trouve que c’est plutôt un bon bilan dans l’ensemble. Le tout premier point, qui a naturellement conditionné tout le reste, c’est la confiance et la sécurité apportées par Groupama et FDJ dès le premier jour du premier confinement. Leur discours a d’emblée été : « Nous sommes là, nous assumons et nous assurons ». Ça a simplifié pas mal de choses et ça nous a permis d’écarter certaines inquiétudes qui pouvaient légitimement se faire jour. Puis, comme j’ai pu le dire à plusieurs occasions, nous Groupama-FDJ, mais aussi le vélo dans son ensemble, avons toujours été tournés vers la reprise plutôt que vers l’arrêt. L’idée qui a toujours primé sur le reste était celle de se remettre en situation de reprendre. Notre objectif a été de véhiculer cette information en interne et de transmettre cette volonté de repartir. Nous n’avons jamais été dans l’accumulation d’inquiétudes malgré la situation sanitaire difficile. Parmi les dates importantes, je retiens celle du 11 mai. C’est la date à laquelle les coureurs ont pu reprendre l’entraînement. Or, les coureurs ont besoin d’un planning, de dates, d’une organisation. Le « tu roules et on verra dans 3, 4 semaines » ne marche pas très longtemps. Il y a par la suite eu la remise en place progressive d’un calendrier avec la Ligue et l’UCI, et il le fallait. Le drame aurait été que la saison ne re-démarre pas. Cela aurait été dévastateur pour certains acteurs du monde du vélo. Nous concernant, « l’entreprise » est stable. Elle est dans le même état qu’avant la crise sanitaire, si bien que nous sommes prêts à faire feu à tous les niveaux. L’une des principales qualités de l’équipe est qu’elle a su s’organiser, se réorganiser même, et se réaménager en fonction des décisions qui venaient du dessus, que ce soit vis à vis du calendrier, de l’état sanitaire ou de la gestion du Covid en interne d’un point de vue logistique et sécurité.

« La motivation, l’organisation et la volonté n’ont jamais fléchi »


Cette saison a justement été marquée par des protocoles sanitaires stricts et rigoureux.

Ce n’était pas le tout de dire « on va recourir », aussi fallait-il le faire dans des conditions acceptables et de sécurité pour tout le monde. Il y a plutôt eu de bons échanges et une bonne coordination entre les différentes familles du vélo. Nous étions presque prêts début août, et nous étions bien prêts fin août. Les tests se sont développés, les moyens de tester aussi, l’envergure des tests également. Nous avons aussi bénéficié de l’avancée progressive de la maîtrise de la détection et de la prise en charge des cas positifs. Le système de test à moins six et moins trois jours avant les compétitions ou les stages nous a aussi permis de bien gérer la chose et d’éviter les clusters. Il y a eu quelques cas positifs mais qui ont tout de suite été isolés. Nous avons donc pu travailler dans des conditions très acceptables. Les organisateurs se sont aussi progressivement bien adaptés. Nous avons trouvé un rythme de fonctionnement qui a permis à tout le monde de travailler en toute sécurité. Je l’ai d’ailleurs dit à plusieurs reprises : nous étions plus en sécurité en course qu’à la maison. Au niveau interne, nous avons mis le protocole en place dès que nous avons commencé à nous regrouper. Nous n’avons pas fait un seul rassemblement de plus d’une journée sans qu’il y ait un protocole et que tout le monde ne soit testé. Nous sommes systématiquement tous arrivés en stage ou en compétition testés. Au niveau logistique, ça a très bien fonctionné. En amont de chaque rassemblement, on rentre nos données, notre état de santé, nos éventuels symptômes, et les résultats de nos tests sur la plateforme. Le médecin dispose ainsi d’un point « en direct » sur l’ensemble de l’équipe. Tout cela s’est fait avec un double objectif : l’objectif santé, à savoir protéger tout le monde, mais aussi l’objectif de pouvoir courir.

En cette année si particulière, que retiens-tu quant au fonctionnement de ton entreprise ?

Le principal, c’est que tout le monde avait envie de continuer, tout le monde était motivé pour repartir. Il a même fallu parfois en freiner certains, des mécanos au personnel du service course, mais tout le monde avançait dans le même sens. La motivation, l’organisation et la volonté n’ont jamais fléchi durant ces nombreux mois. Tout le monde a très vite compris qu’on était dans une année particulière et qu’il faudrait sans doute être plus flexibles, notamment au niveau agendas de chacun.  

Cette parenthèse a commencé de manière assez frontale et inopinée avec le confinement de quelques membres de l’équipe à Abu Dhabi…

On était alors en pleine découverte du truc… Nous avions des gens bloqués là-bas et on ne savait pas quand ou comment ils allaient sortir. Aujourd’hui, cette situation serait forcément gérée différemment. À l’époque, on s’est retrouvés un peu désarçonnés. On comprenait mal ce qu’il se passait, on était encore dans les balbutiements. Je me suis retrouvé dans des réunions au Ministère et ils pataugeaient tout autant. Tout le monde pataugeait. Je ne sais pas s’il y a énormément de positif à retirer de cet épisode car nous étions surtout dans l’anxiété quant au fait de les faire rentrer. Ils étaient loin de nous, loin de tout. C’était vraiment compliqué. En revanche, je trouve qu’ils ont été bons sur place, qu’ils ont bien appréhendé la situation. Peut-être mieux que nous à Paris.

« La maison a continué de tourner »

La crise sanitaire a nécessité une vraie capacité d’adaptation. C’est un défi qui a, selon toi, été bien relevé par l’équipe ?

En réalité, c’est aussi dans ces moments-là où l’on s’aperçoit que lorsqu’une équipe a une qualité d’organisation et de structure au top, tout se gère mieux. Aujourd’hui, nous disposons d’une capacité logistique très très largement au-dessus de la moyenne. L’équipe telle qu’elle était il y a vingt ans vis à vis de ce qu’elle est maintenant, et de sa capacité à gérer une telle situation aujourd’hui, ça n’a absolument rien à voir. C’est aussi grâce à ses bases très solides que l’équipe a pu faire face à cette crise dans de bonnes conditions, c’est une certitude. Puis, les moyens techniques ont aussi progressé. Les moyens informatiques ont également permis de faire des réunions en visioconférence à une petite centaine, sans qu’il n’y ait le moindre souci. La saison s’est arrêtée mais la maison Groupama-FDJ a continué de tourner.

Qui dit saison bouleversée dit aussi planning d’entraînement chamboulé. Cela a-t-il été un vrai défi pour les entraîneurs et le pôle performance dans son ensemble ?

Certainement, mais ça a été géré de manière « nickel ». Avant toute chose, et avant de penser à demain, puisqu’on ne savait pas ce que serait demain, la première idée a été de faire un break. Plutôt que d’essayer de faire des trucs un peu foldingues à l’entraînement, ou à la maison, faire des records de temps passé sur home trainer ou autre type de performance qu’on a pu voir ici ou là, on s’est dit : « on met pied à terre, on récupère, on souffle et on se réorganise dès qu’on est en situation de le faire ». Sur les quinze premiers jours du confinement, les coureurs ont fait repos total. Si nous avions poursuivi un entraînement intense sur home trainer durant toute cette période, il est certain qu’on l’aurait payé doublement à la reprise. L’idée était de retrouver de la fraîcheur, physique et mentale, pour le moment où on allait reprendre. Dès qu’on a pu avoir une visibilité au niveau du calendrier, on a pu se réorganiser et les entraîneurs ont alors mené à bien leur mission de calibrage et d’ajustement de l’activité des coureurs.

Puis, il y a donc eu ces trois mois et demi de compétition sans relâche.

Pour le coup, ça a davantage été un exercice de logistique. Ce sont surtout les mécanos et les assistants qui étaient en première ligne, ainsi que les directeurs sportifs, qui étaient là non seulement pour caler les programmes des courses, mais également pour avoir les camions, bus et voitures opérationnels, et aller d’un point à un autre le plus simplement possible. Là aussi, ça a demandé une belle gymnastique en termes de logistique, mais il n’y a pas eu de failles. Ce n’est pas forcément la première chose à laquelle on pense, mais c’est vital. Si tu n’as pas ton camion et tes vélos pour courir, tu ne peux pas courir. Au-delà de ça, il y a aussi eu la problématique des avions, évidemment. Il fallait également être en capacité de réagir si un gars était positif à trois jours du départ, et donc avoir des remplaçants et du matériel au pied levé. Il fallait être assez souple de fonctionnement. De ce point de vue par exemple, Martial Gayant et Thierry Bricaud ont joué un rôle important.

« Il faut valoriser ce qui a été fait avant et après le Tour »

Le travail habituel du staff sur place a-t-il été aussi rendu plus difficile sur ces trois mois ?

Leur mission a été rendue un poil plus complexe, notamment vis à vis des précautions à prendre et des mesures à respecter, mais pas tant que ça au final car les organisateurs ont bien fait leur boulot par ailleurs. Il y a forcément eu quelques petites difficultés ici ou là, mais de manière générale, les hôtels étaient bien briefés et bien organisés. Nous étions toujours dans une salle réservée, avec les masques, le gel. En compétition, nous n’avons eu aucun cas en ce qui nous concerne. Globalement sur les courses, ça s’est bien passé. Il peut toujours y avoir un accroc ici ou là, type une barrière qui laisse passer des gens, mais la mission a dans l’ensemble été bien accomplie de la part des organisateurs, qu’ils soient grands ou petits. Ce n’est pas intimement lié au Covid, mais l’aspect cuisine que nous avons souhaité optimiser depuis quelques années, a évidemment joué son rôle dans cette période. Au vu du contexte, il n’était pas facile pour les hôteliers de fournir une restauration telle qu’elle pouvait l’être précédemment, clairement. Le fait d’avoir nos propres cuisiniers nous a permis de pallier tout cela.

Venons-en au volet purement sportif. Quel serait ton bilan succinct de la saison 2020 ?

Si on omet le Tour, pour les raisons qu’on connaît, avec cette chute dès le premier jour, le reste a été plutôt bon, voire même très bon. Nous comptabilisons vingt-et-une victoires avec un trimestre de courses en moins. On est largement dans les clous. C’est une bonne saison malgré tout. Il est vrai que le Tour éclipse beaucoup de choses, mais c’est aussi pourquoi il faut valoriser ce qui a été fait avant et après. Les déceptions restent des déceptions, mais il faut se réjouir de ce que nous avons réalisé à côté. Le fait qu’Arnaud Démare, par exemple, soit le coureur qui ait gagné le plus de courses sur la saison, c’est une première pour nous. Qu’un coureur de l’équipe soit le meilleur scoreur de l’année, c’est un fait à rappeler et à souligner.

L’objectif de visibilité aux sponsors a-t-il été rempli malgré une saison écourtée ?

Pour l’instant, c’est difficile à évaluer, mais globalement je pense que nous avons essayé de mettre un maximum d’images, de photos, d’interviews et de mots à la disposition de nos partenaires, que ce soit les principaux ou les plus petits, à travers nos différents supports. Nous avons aussi progressé dans ce domaine. Nous avons bien développé ce qui relève de la communication interne et externe de l’équipe. En cette année particulière, durant laquelle les compétitions se sont arrêtées, l’idée était de continuer de faire vivre nos partenaires et de leur donner de la visibilité. C’était très important. Il fallait alimenter les réseaux sociaux et autres, et je pense qu’on l’a plutôt bien fait, avec de la cohésion et de la cohérence. La simplicité aurait été de fournir beaucoup de matière au début mais de se retrouver en panne sèche au bout de quelques semaines. Il fallait structurer tout ça et je pense que ça a été plutôt bien réalisé. Que l’équipe ait continué à exister même sans les courses, je pense que c’est un gage de qualité. On juge aussi le niveau d’une équipe et d’une organisation lorsqu’elle est capable de faire tourner la machine même quand il n’y a pas de compétition. Cela montre le niveau d’investissement et la qualité du travail fourni.

Quel regard portes-tu sur l’année II de la Conti ?

Le « bébé » a continué de se développer, mais surtout, il a été en support et en complément de la WorldTour. Dans cette année particulière, la Conti a été d’un soutien permanent. Ce fut un élément aussi très important. Cela nous a permis de brasser quelques coureurs au sein de la WorldTour, et à terme d’en recruter certains. Les passerelles entre les deux groupes se sont intensifiées cette année et continueront de s’intensifier à l’avenir. La compression du calendrier nous a contraints à être réactifs et inventifs à tout moment. Il est clair qu’en 2021, on s’appuiera sur ce qu’on a été capables de faire en 2020, mais en le programmant et en le structurant plus en amont. En tous les cas, la Conti remplit son rôle : à savoir faire gagner du temps et permettre au jeune qui arrive dans le WorldTour d’être plus rapidement opérationnel que précédemment. Nous sommes donc plutôt sur de bonnes bases, et puis l’année 2020 nous a également permis d’ajouter un nouvel échelon à ce cursus de formation avec le programme Juniors. Nous ne sommes pas dans une stratégie où nous voulons faire du volume. L’idée est d’aller chercher le top du top.