Tour de France des « déconfinés »

Aux quatre coins de la France, les cyclistes se sont, depuis le lundi 11 mai, réappropriés leurs routes d’entraînement – ou de balade -. Dans le Doubs, les Hautes-Pyrénées et le Finistère, cela a respectivement été le cas de Romain Seigle, Bruno Armirail et Olivier Le Gac. Malgré des conditions climatiques assez diverses, chacun a pu et su apprécier le retour à l’air libre sur ce qui représente son véritable terrain de jeu. Nous sommes allés prendre la température auprès d’eux après une semaine de « liberté ».

Au tant attendu « déconfinement », néologisme récent mais néanmoins très vite popularisé, a précédé le fameux confinement, qui s’est étalé sur pas moins de huit semaines dans la France entière. Huit semaines pendant lesquelles les coureurs cyclistes se sont vus interdire l’accès à leur zone d’expression, la route, et huit semaines lors desquelles, comme chaque citoyen, leurs déplacements ont été restreints au strict nécessaire. Malgré cela, Romain Seigle, Bruno Armirail et Olivier Le Gac l’ont plutôt bien vécu. « Ce n’était pas très compliqué pour moi, débute Romain. J’étais dans une maison avec jardin. Je l’ai achetée il y a peu et il y avait donc beaucoup de travaux à faire. J’avais de quoi m’occuper, et ce n’est pas fini ! Si on avait eu 2-3 semaines de confinement en plus, j’aurais pu encore davantage avancer ». Lui aussi à la campagne, Bruno Armirail s’est mis au service de ses parents dans l’exploitation agricole familiale. « Je n’étais pas enfermé dans un appartement, relativise-t-il. Sortir dans la nature, dans les champs, prendre le tracteur, être avec des animaux, c’est complètement différent et le temps passe bien plus vite ». Olivier Le Gac a également su prendre du recul vis à vis de la situation, d’autant qu’il sortait d’un gros début de saison. « Je me suis dit qu’il y avait plus à plaindre que moi, confirme-t-il. Quand je suis rentré à la maison après Paris-Nice, je me suis dit : ‘’j’ai beaucoup couru, je suis plutôt content de mon début de saison’’. J’ai beaucoup relativisé. On a en plus eu du très beau temps dans le Finistère, ça aide. J’ai une maison et un jardin, on n’était pas à plaindre, et j’en ai profité pour faire des choses que je ne fais pas habituellement, comme jardiner ». Aussi déplaisante fut la situation, elle était donc loin d’être suffisante pour se morfondre.

« Je préférais la pluie qu’une énième session de home trainer » Bruno Armirail

« J’ai eu un accident il y a quelques années, rappelle Bruno. J’ai passé plusieurs mois sans pouvoir bouger, sans pouvoir faire quoi que ce soit, et je voyais tout le monde courir. Certes, c’était dommage de ne pas pouvoir rouler et courir pendant ces deux mois, mais au moins, on pouvait faire du home-trainer, et surtout on ne repart pas de zéro comme c’est le cas après un accident ». Comme pour l’ensemble de leurs collègues, le home trainer a surtout été un moyen de « rester un peu en forme et de faire un peu de sport, car ça fait toujours du bien mentalement », explique Olivier. Lui n’en a d’ailleurs fait « qu’un gros mois », ayant observé deux semaines de coupure au début du confinement et ayant levé le pied un peu avant son terme. « J’ai surtout fait attention à ne pas prendre de poids, assure-t-il, mais j’ai préféré ne pas faire de hautes intensités, de courses ou d’exercices. C’était davantage de l’activité physique ». « Le home trainer, ce n’était quasiment qu’à l’envie, abonde Romain. Je faisais un peu de rouleaux avec le vélo de chrono, un peu de home trainer avec le vélo de route, je variais. Je n’ai pas cherché à faire de plan ou à trop me prendre la tête. J’ai vraiment fait au ressenti ». Bruno n’est pour sa part « pas un adepte » de la pratique en temps normal. Il a même « horreur de ça », mais puisqu’il a fallu composer avec, il s’y est attelé. « Au début, je n’étais pas trop mal, donc ça allait, précise-t-il. Mais plus le temps passait, moins j’étais bien, et c’est normal quand on ne peut pas faire de longues sorties ni d’intensités. Faire du home trainer, et encore du home trainer, même sur Zwift et en groupe, c’est bien un moment, mais ce n’est quand même pas pareil. Il me tardait donc de reprendre sur la route ».

La date salvatrice, cochée par tous depuis des semaines, était donc celle du 11 mai. En préfigurant de l’état d’esprit de ses collègues, Tobias Ludvigsson comparait d’ailleurs ça à Noël. « Complètement, valide Olivier. J’étais plus excité qu’en novembre quand on reprend après la coupure hivernale. Ça y est, on avait l’autorisation. C’était particulier comme sentiment. Le dimanche soir, j’étais tout excité à l’idée de retourner sur les routes au grand air. J’avais même déjà préparé le vélo, il était nickel, les roues étaient gonflées, j’étais prêt à partir ». C’est donc ce qu’il a fait malgré de bonnes bourrasques de vent. Et de ce point de vue, il a d’ailleurs été plus chanceux que nombre de ses acolytes. « Noël ? Moyen, car je savais que lundi, c’était le jour où on sortait, mais où en fait on ne sortait pas, plaisante Romain, installé dans le Doubs. Ils annonçaient vraiment énormément de flotte, et ça n’a pas manqué, alors j’ai décalé mon retour d’un jour. Je me suis dit que ce serait bête de reprendre pour tomber malade et rester deux semaines à la maison ». Même son de cloche chez Bruno dans les Hautes-Pyrénées. « Je crois qu’il n’y a qu’en Bretagne qu’il a fait beau », sourit l’ancien champion de France Espoirs du chrono, qui a donc repoussé sa reprise au lendemain. Manque de pot, les nuages ne s’étaient pas dissipés. « Franchement, quand je me suis levé et j’ai vu qu’il pleuvait encore, je me suis dit ‘’dommage, mais il faut y aller’’, et ça m’a quand même fait plaisir d’aller rouler dehors, dit-il. Mais heureusement que ce n’était la reprise et qu’il ne fallait pas faire 5 heures, car je suis rentré trempé.Aller rouler sous la pluie pour une reprise, ce n’est pas ce qu’il y a de plus agréable. Je n’aime pas ça, mais je préférais ça qu’une énième session de home trainer, dont j’en pouvais plus ! ». Du côté de Besançon, Romain a lui hérité d’un temps maussade mais convenable le mardi. À son tour, il a ainsi pu profiter de « l’ouverture des portes de la prison », rit-il. « Ça fait bizarre de remonter sur le vélo, de remettre le casque, de reprendre la route, mais ça fait du bien. C’est un peu une libération ».

« J’ai passé 1/3 de ma sortie en danseuse » Romain Seigle

Mais c’est aussi un mode de fonctionnement à ré-apprivoiser, ne serait-ce que dans la préparation de sa sortie. « J’étais vraiment content de repartir, mais par contre, j’étais perdu, confesse Romain. J’ai mis un quart d’heure de plus à m’habiller, je suis parti sans ma chambre à air, sans rien (rires). En gros, je me suis habillé et je suis parti. Je n’ai pas réfléchi, comme si j’allais faire du home trainer en fait ». L’excitation, sans doute. Mais Bruno, moins enthousiaste à l’idée de se faire tremper, était lui aussi à la recherche de repères. « La première fois que je suis allé rouler, je ne savais pas comment m’habiller, et je pense que je ne suis pas le seul, explique-t-il. Il faisait un peu froid, il pleuvait légèrement, et je ne voulais pas avoir trop chaud ou trop froid… C’est un réflexe que j’avais perdu ». « J’ai mis un peu de temps avant de partir, reconnaît également Olivier. Je suis allé plusieurs fois dans le garage, dans la maison, pour vérifier que j’avais tout, que tout était en ordre. J’avais un peu perdu l’habitude. Normalement, je ne traîne pas. Dès que je suis prêt, je pars ». Pour leur première sortie, tous trois ont approximativement roulé 1h30, et tous trois ont ressenti la même sensation étrange au moment de se dresser à nouveau sur les pédales. « Ça fait vraiment du bien, soupire Romain. J’ai l’habitude de me mettre beaucoup en danseuse et c’est ce que je ne supporte pas avec le home trainer. Du coup, je pense que j’ai passé un tiers de ma première sortie en danseuse (rires) ! » « Ça fait vraiment plaisir de rouler dehors, et ça procure une sensation complètement différente, surtout quand on se met en danseuse, confirme Bruno. Balancer le vélo à droite à gauche, c’est une sensation qu’on avait un peu oubliée ». Olivier, avoue également qu’il a fallu une ou deux minutes pour « retrouver le bon équilibre et les sensations habituelles » tandis que, « curieux », il regardait « un peu partout », constatant que « la nature ne s’était elle, pas arrêtée pendant deux mois ».

Plus encore que la danseuse, le Breton a lui été marqué par « la sensation de vitesse ». « C’était vraiment agréable, appuie-t-il. Je suis arrivé dans une descente et j’ai fait un sprint pour aller le plus vite possible. J’ai essayé de ‘taper une pointe’ dans cette première sortie tellement ça m’avait manqué ». La notion de vitesse paraissait également moins claire après deux mois en intérieur pour Bruno : « Il fallait donc faire attention dans les courbes, les virages, les descentes, d’autant que c’était mouillé. J’avais moins de repères vis à vis de la glisse ». Alors, même si, de l’avis de chacun, les premières sorties se rapprochaient plus de « la balade » que de l’entraînement, une vigilance accrue était nécessaire. « Tomber dans un rond point, partir à la faute, ça va vite, surtout quand on n’a plus les mêmes sensations, poursuit Bruno. Ce serait bête de tomber dès la première sortie et de se casser quelque chose. Et puis il fallait faire encore plus attention que d’habitude aux automobilistes qui ressortaient après deux mois ». La prudence s’exprimait aussi par le simple respect des consignes. « Je n’ai pas l’habitude de rouler seul, explique Olivier. J’y vais souvent avec Laurent Pichon, mais on était déjà bien contents de pouvoir ressortir, alors on fait les choses bien et on y va chacun de notre côté. Autant y aller seul que laisser 10 mètres d’écart. En tant que cycliste professionnel, on doit être irréprochable. On n’a pas fait deux mois confinés pour y retourner dans 2 ou 3 semaines ». C’est aussi la raison pour laquelle l’objectif de cette première semaine n’était en au cas la performance. « C’était une prise de repères mais surtout une grosse bouffée d’air, enchaîne Romain. Je ne suis pas sorti en mode ‘je me mets minable’. C’était complètement guidé par l’envie, les sensations et la météo ». L’ancien champion d’Europe de VTT juniors en a d’ailleurs profité pour renouer avec ses premiers amours dans les bois.

« Il ne faut pas s’enflammer » Olivier Le Gac

« Le but c’est de reprendre tranquillement, complète Bruno. Il y autant d’intervalle entre aujourd’hui et la première course que lorsqu’on reprend en hiver. On est mi-mai et les courses ne sont que le 1er août. On ne va pas faire de grosses sorties maintenant alors qu’il y a quand même le temps pour reprendre progressivement ». « C’est un peu comme si on sortait de la coupure hivernale oui, sauf qu’il fait beau et 20°c de plus », reprend Romain dans un sourire. Après ses premières sorties, Olivier a lui aussi été tenté de comparer les deux périodes. « Quand j’ai vu mes moyennes de la semaine, j’ai remarqué que c’était quand même beaucoup mieux qu’en novembre », nuance-t-il. Sa condition a évidemment chuté depuis Paris-Nice, mais son gros bloc de début d’année lui a visiblement apporté quelques acquis. « Dès qu’il y a quelques bosses, ça rappelle à l’ordre malgré tout, et certaines m’ont paru être des cols de plusieurs bornes, s’amuse-t-il. Mais j’ai senti au fil de la semaine que ça allait de mieux en mieux. Dans 10 jours, je pense que ça ira déjà très bien ». La perte de forme est, de toute façon, un problème qui n’échappe à personne. « Quand on reprend le vélo et quand on n’avance pas trop, ça fait ch**, acquiesce Bruno. C’est comme ça, on s’y attendait, mais ça fait bizarre de voir le ‘’cardio’’ super haut alors que ça ne va pas si vite ». Avec la même autodérision, Romain ajoute : « Après ma première sortie d’une heure et demie, j’avais l’impression d’en avoir fait quatre. J’avais l’impression d’avoir fait une sortie d’endurance terrible … alors que non ». Au terme de cette première séquence, davantage axée sur le « plaisir de reprendre l’air » et sur le simple fait de retrouver ses habitudes sur le bitume, une préparation un peu plus sérieuse s’apprête à débuter.

« Il y a une petite trame que tout le monde va globalement suivre, introduit Romain. On va reprendre de l’endurance petit à petit, rajouter des heures et puis, au bout d’un certain temps, on commencera à remettre des exercices ici et là. On repart sur les bases d’une reprise hivernale ». « Ce sera très progressif, certifie Olivier. La semaine dernière, je n’ai fait qu’une dizaine d’heures de vélo. Je vais peut-être en faire une quinzaine cette semaine avec éventuellement quelques sprints… Ce n’est qu’à partir du mois de juin qu’on travaillera vraiment les premières intensités, avec des exercices au seuil, de la force. Pour le moment, il faut réhabituer le corps à faire six jours de vélo sur sept ». Surtout, il y a désormais un objectif en ligne de mire : début août. « On a fait deux mois de home trainer et on ne savait pas quand on reprendrait, si même on reprendrait, ajoute Bruno. S’entraîner ok, mais pourquoi ? Maintenant, nous avons une date. On reprend le 1er août. Il faudra être prêt à ce moment là et ça motive beaucoup plus à s’entraîner quand on a une échéance ». « On ne peut qu’être frais mentalement, converge Romain. En revanche, ça pourrait être dur pour ceux ont fait beaucoup –trop- de home trainer, car ça fatigue mentalement. Mais ce n’est pas mon cas donc je n’ai qu’une envie : reprendre les grosses séances et enchaîner les kilomètres ». Avec un écueil à éviter, que soulève Olivier pour conclure : « Il ne faut pas s’enflammer non plus. Mine de rien, le mois d’août est encore loin, ça laisse du temps. Le plus important c’est de retrouver des sensations sans se blesser. Et autant profiter d’avoir une longue préparation pour y aller crescendo. La motivation est là, c’est sûr, mais je préfère y aller doucement, aussi car si les courses ont lieu comme c’est imaginé, ce sera à la fois dur et intense. L’heure n’est pas à brûler des cartouches ».