Entretien avec Marc Madiot

« Thibaut va réussir sa sortie »

En fin d’année, une page de l’Équipe cycliste Groupama-FDJ se tournera. Thibaut Pinot a annoncé sa future retraite sportive, et si l’émotion prendra à coup sûr le pas à l’issue de la saison, Marc Madiot assure que de belles choses sont encore à venir pour le Franc-Comtois ces prochains mois. Tout en revenant sur la décision de son poulain, le manager mayennais livre à travers de cet entretien un regard résolument optimiste.

Marc, la nouvelle est désormais publique. Thibaut prendra sa retraite en fin de saison. Quand t’en a-t-il parlé pour la première fois ?

Il n’y a jamais eu de conversations sérieuses sur le sujet, mais on sentait bien que ça prenait progressivement de la place dans son esprit. On a bien compris que ça mûrissait depuis quelque temps. Disons qu’on a commencé à voir la décision se profiler mi-2022. Cela s’est ensuite vraiment concrétisé en fin de saison, mais il y avait des signes avant-coureurs : des mots au détour d’une phrase, des sensations, tout simplement. Thibaut me l’a véritablement formalisé en fin de saison, et je n’ai pas été surpris. Pour moi, c’était presque attendu. Il y avait aussi un élément non-négligeable : il était en fin de contrat. Quelque part, les planètes étaient alignées. Je savais que c’était l’heure, c’est tout. Je connais le bonhomme, je sentais bien que ça allait arriver.

« Thibaut est en paix avec lui-même »

As-tu essayé de l’en dissuader ?

Pas du tout, car je le connais suffisamment, et je sais aussi que la fin de carrière est vraiment un truc très personnel. Ayant désormais un peu de métier, j’ai rencontré plusieurs cas de figure. Sur cet aspect du métier de coureur, et de sportif de manière générale, quand l’athlète est déterminé, il ne faut surtout pas aller à l’encontre. Ça ne sert à rien et ce n’est bon pour personne. J’ai connu d’autres cas où je sentais le coureur hésitant, et là, le rôle du patron d’équipe est aussi de faire prendre conscience au garçon que, s’il se pose des questions, c’est qu’il n’est pas loin de la réponse. Chaque fin de carrière est un cas particulier. Vraiment. Cela dépend aussi de l’environnement familial, du déroulé de la carrière, des ambitions assouvies ou non. La seule règle que je m’impose est d’écouter la personne en face. Quand Thibaut Pinot vient me voir pour me dire « j’arrête », c’est lui qui décide d’arrêter. On peut dire que c’est le bon moment ou pas, mais c’est lui qui décide. Je l’ai vécu. Je sais ce qu’est le sport de haut-niveau, et je sais ce que c’est quand ton corps, ton esprit, voire les deux en même temps, te disent « c’est l’heure ». On ne peut pas lutter contre ça. Mon rôle de patron est aussi celui-là. Il est facile de dire à quelqu’un « tu peux encore continuer ». Mais non. Non. Ça n’enlève absolument rien, au contraire même, à la relation humaine que tu peux avoir avec le coureur, mais mon rôle dans ce genre de situation est vraiment de coller à ce qu’est la personne et de bien avoir saisi le message.

Thibaut t’a-t-il fait part de ses motivations ?

Je pense qu’il a tout simplement fait le tour de la question, à titre personnel, par rapport à son évolution sportive, par rapport au devenir de la course et à l’évolution de l’équipe. Il est en paix avec lui-même. Je pense que, physiquement, il peut encore courir, mais il a fait le tour de la question. C’est quelqu’un qui aime travailler dans un environnement qu’il connaît. Il a besoin de son cocon autour de lui, et l’équipe vit, change, se développe, et ceux qui étaient là avec lui depuis longtemps sont progressivement partis. Le temps passe, tout simplement. Je comprends tout à fait ses raisons, aussi car c’est quelque chose de très personnel, comme je l’ai dit.

Selon toi, est-ce plus simple pour lui de prendre cette décision après avoir surmonté ses difficultés ?

En 2019, quand il me dit « je vais tout arrêter », on était sous le coup de la déception. Je ne l’ai pas cru une seconde. Je savais qu’il allait vouloir rebondir, je n’avais pas besoin de lire dans le marc de café. En 2020 et 2021, il était aussi dans la difficulté, il avait envie de tout lâcher, mais il ne lâchait pas. Je ne savais pas comment et quand il allait revenir, mais il avait encore la flamme au fond de lui. Ce n’était pas encore l’heure. Aujourd’hui, il est en train de réussir son retour et je suis persuadé qu’il va réussir sa sortie. Le fait qu’il soit redevenu coureur à part entière et qu’il soit revenu à un bon niveau l’aide sûrement à prendre sa décision aujourd’hui. Le contexte général influence aussi pour beaucoup. Thibaut a bien vu que le cyclisme avait bougé entre le début de sa carrière et aujourd’hui. On n’est plus sur le même modèle, et ce n’est pas son truc, il a vécu autre chose. Ce que je comprends totalement.

« On peut regarder tout cela avec une certaine nostalgie […] mais on ne peut pas surtout pas stationner »

Qu’est-ce que sa future retraite signifie pour l’équipe ?

C’est la fin d’une époque. On boucle une boucle, et une belle partie de vie de l’équipe. Mais ce n’est pas une mort. C’est le temps qui passe et la vie qui continue. On peut regarder tout cela avec une certaine nostalgie et s’arrêter un moment, mais on ne peut pas surtout pas stationner. L’équipe doit continuer à avancer, à se développer, à innover, et à se renforcer dans tous les domaines pour rester très compétitive. Si tu t’arrêtes et que tu t’amuses à regarder ton palmarès, tu es mort. C’est la vie d’une équipe. On honore les gens qui nous quittent, on les accompagne, mais le socle dur de la maison doit continuer à se densifier. La transition est déjà en train de se faire. Pendant longtemps, notamment sur le Tour, nous étions Pinot-dépendant. Mais depuis 2021, on ne l’est plus. L’équipe s’est déjà préparée à l’après-Pinot, j’en veux pour preuve le dernier Tour. Et il n’y a pas que ça. De l’autre côté, il y a Démare sur les sprints, Madouas, Gaudu, Küng, puis Grégoire, Martinez et tous les jeunes qui vont arriver. On est déjà dans demain. L’équipe n’a pas attendu, et ne pouvait pas attendre, que Thibaut se retire pour préparer la suite. Ça n’enlève rien au respect, à l’admiration et à la reconnaissance qu’on peut avoir pour Thibaut, mais le rôle d’une équipe et notamment de son patron, c’est de ne pas s’arrêter. On regarde, on salue, on honore, mais on ne peut pas s’arrêter. De ce point de vue, je suis serein et rassuré.

Est-il trop tôt pour te demander quelle empreinte Thibaut va laisser dans l’équipe ?

Je pense qu’on peut parler de l’équipe Groupama-FDJ sans parler de Thibaut, mais pour autant, on doit en parler. La décennie Pinot a permis à l’équipe de devenir ce qu’elle est en train de devenir. Il a participé aux fondations de ce qu’est l’équipe aujourd’hui. Il faut refaire un peu d’histoire. Pendant dix ans, on était dans l’après 1998, on faisait du cyclisme social, on essayait de remettre ce sport sur de bons rails. Ce qui a été réalisé, avec le concours de beaucoup de gens, qui ne sont plus là aujourd’hui mais qui ont pris leur part à l’époque. Puis Thibaut est arrivé avec une nouvelle génération de coureurs, et on a commencé à se tourner vers la vraie performance. Ça s’est fait par petites étapes, pas toujours dans la facilité et la simplicité, mais il a été l’amorce de tout ça. On a bien senti qu’on avait un coureur avec un potentiel hors normes, qui avait quelque chose que les autres n’avaient pas. On est alors rentrés dans une nouvelle phase du développement de notre équipe, et de notre sport. Il a été l’un des initiateurs de tout cela, car à partir du moment où tu te retrouves avec un coureur de ce calibre, tu te dois de mettre l’équipe en adéquation. Il nous a également permis, en quelque sorte, de nous inscrire dans la durée avec Groupama et FDJ. Et à l’inverse, si Thibaut a pu faire une si longue carrière et rester dans l’équipe, c’est aussi grâce à Groupama et FDJ. Il a participé à la transformation, à une sorte de « révolution industrielle » si on veut faire un parallèle avec l’économie. Et tout comme aujourd’hui notre société fait sa révolution écologique et énergétique, on va aussi entamer une nouvelle phase de notre côté. C’est inéluctable, il faut être prêt pour les autres phases. Il faut prendre les bons virages une fois que Thibaut sera sorti de la piste, mais on est déjà dedans, je ne me fais pas de soucis.

Il n’y a pas une pointe d’émotion ?

Il y aura forcément de l’émotion en fin d’année. La petite larme à l’œil, le clap de fin, ce sera au mois d’octobre. Ce n’est pas pour aujourd’hui. Aujourd’hui, quand je vois Thibaut Pinot à l’entraînement, en stage ou au quotidien, j’ai quelqu’un de bien dans ses godasses. Et je pense qu’il va faire une très belle saison. C’est comme ça que je le ressens. Il n’a plus rien à prouver, il a juste à finir en prenant du plaisir, et il va en prendre. Il va faire des choses qu’il n’aurait sans doute pas faites précédemment. Ça se termine, et il veut finir en beauté. Le sentiment que j’ai, c’est que le fait de dire « c’est fini » le libère et lui ouvre, paradoxalement, certaines perspectives. Le chemin est tracé dans sa tête, et il n’a pas envie de le garder pour lui. Il a envie de se débarrasser de ça et des potentielles questions qui lui auraient été posées toute l’année. D’une certaine manière, il clôt ce dossier. Aujourd’hui, on est dans les starting-blocks pour faire une grande saison 2023, Thibaut Pinot doit en fait partie, et il va faire une bonne saison. Ce n’est pas une tournée d’adieux, et je sais qu’il n’est pas dans cette logique-là non plus.

« Il veut croquer sa dernière saison à pleines dents »

Tu dis être convaincu qu’il va réussir sa sortie. De quelle manière ?

Par de la performance et de la compétitivité. Il ne fait pas cette année pour traîner en queue de peloton. Il n’y a même pas besoin d’en parler entre nous. Je le vois. Il n’est pas dans une logique de « je laisse couler ». Je pense par exemple qu’il va faire un très bon Giro. On va se mettre en configuration d’être avec les meilleurs en permanence. On verra où ça nous mène, et s’il y a des ouvertures, il les saisira, mais il ne va pas faire le Giro dans le gruppetto. Lors de la conférence de presse en décembre, j’ai dit qu’il allait faire une grande saison, et je l’ai dit car il est bien dans sa tête. Quand je l’ai retrouvé après la trêve, en trente secondes j’ai compris qu’il était dans le bon tempo. Je le connais suffisamment pour savoir qu’il n’est pas « en retraite » dans sa tête. Il effectue sa dernière saison, et je pense qu’il veut la savourer, la croquer à pleines dents, car elle lui apportera inévitablement des satisfactions.

Pour l’équipe, comment appréhender cette année 2023 tout en ayant cela en tête ?

On fait la saison ! C’est la dernière de Thibaut, mais on fait la saison. On va prendre du plaisir dans les courses avec lui, tout en étant sérieux et appliqués comme si ce n’était pas sa dernière saison. Il est aussi dans cette optique-là. Je l’ai vu en stage, c’est l’un de ceux qui a le plus roulé. Encore une fois, le moment d’émotion et de nostalgie, ce sera pour le mois d’octobre. Aujourd’hui, il annonce qu’il arrête, et le connaissant, il se débarrasse ainsi d’un bon nombre de questions. Mais il reste de très belles choses à faire. Je suis même certain d’une chose : il sera opérationnel et tranchant dès les premières courses qu’il va disputer.

Selon toi, comment le public va-t-il recevoir cette annonce ?

Avec une certaine nostalgie, forcément. Pour beaucoup, Thibaut représente un cyclisme romantique, avec des émotions, avec des victoires, des déboires. Il faut reconnaître aussi que si l’on se place d’un point de vue global, le cyclisme est aujourd’hui devenu très maîtrisé, stéréotypé, conditionné, calibré. Avec Thibaut Pinot, on était dans autre chose. C’est en cela que les gens vont avoir l’impression qu’une page se tourne, mais peut-être que d’autres romantiques arriveront. Pour moi, il est un coureur de paradoxes. Il est perçu comme quelqu’un de fragile, qui a des angoisses, des appréhensions, mais quand tu grattes et que tu vas au fond des choses, c’est l’un des coureurs qui sait le plus se faire mal, qui va le plus loin. Il s’accroche. Il y a une espèce d’incompréhension pour beaucoup de gens, je l’ai déjà dit. Il peut donner des sueurs froides, tu crois que c’est friable, mais en fait c’est dur ! C’est aussi sûrement pour ça qu’il a tant suscité de passions. Il a beaucoup transmis de ses émotions. Je ne sais pas quelle sera la teneur des réactions, mais il y aura à coup sûr de l’amour. Maîtrisé ou non, mais on sent l’affect dès que l’on touche à Thibaut. Il n’y a même pas besoin de dire au public d’aller sur les routes pour le voir une dernière fois, il y sera de toute façon.

1 commentaire

DUPRE André

DUPRE André

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Le 12 janvier 2023 à 18:07

C’est avec une certaine émotion que j’ai pris connaissance de l’arrêt de Thibaut Pinot, mais, comme le dit Marc, c’est sa décision et, je la respecte. Fait une belle saison, fait nous encore rêver cette année comme tu l’as toujours fait et comme un grand champion, tu sortiras par la grande porte. Bonne saison Thibaut et encore un grand MERCI pour ce que tu as fait et que tu vas encore faire cette année, ON est tous derrière toi…