« On suit notre trace sans imiter ce que font les autres »

Voilà désormais près de dix saisons que Julien Pinot officie pour la structure de l’Équipe cycliste Groupama-FDJ. Arrivé en tant que thésard dans la lignée des travaux de Frédéric Grappe, il a depuis logiquement pris du galon et engrangé savoirs et expériences. Il les partage dans cet entretien et s’exprime également sur les différents aspects de son métier ainsi que sur son évolution, corrélée à celle de l’équipe.

Julien, à un mois de la reprise, êtes-vous revenu dans un modèle que vous maîtrisez complètement ?

Absolument. Sur le mois de mai, il était important d’être progressif, de canaliser un peu tout le monde, mais en juin, certains stages individuels, parfois en altitude, se sont déjà mis en place et il fallait commencer à enchaîner les grosses semaines de travail. On est entrés dans une vraie préparation de saison comme on en a l’habitude. Ça s’apparente un peu au mois de janvier mais en plus soutenu puisqu’on sait que la saison sera très condensée et qu’il faut que tous les coureurs soient compétitifs en août. D’ordinaire, en janvier, on peut se projeter sur des objectifs plus lointains avec certains. Aujourd’hui, les 28 coureurs sont 100% investis dans la préparation, l’entraînement et la récupération, qu’ils soient en stage ou chez eux.

« Le modèle que nous avons choisi suscite l’adhésion de tous »

Certaines équipes ont déjà effectué des rassemblements. Cela n’entrait pas dans votre tableau de marche ?

Pour certaines équipes, les stages sont extrêmement importants. Pour nous, de par la manière dont on fonctionne avec nos coureurs, on estime qu’il n’y a pas nécessité d’être souvent en stage pour être performant. C’est pour cette raison qu’on s’est davantage placés dans une logique où les stages collectifs interviendraient en phase finale de préparation, au mois de juillet, pour permettre d’arriver compétitifs sur les courses. Ils seront aussi importants pour que les coureurs retrouvent le groupe et sentent à nouveau l’appartenance à une équipe. Cela ne nous semblait pas nécessaire de réunir les coureurs dès maintenant, notamment car les déplacements s’enchaîneront entre août et octobre, et une certaine fraîcheur mentale pourra s’avérer alors utile. Aussi, le mois de juin était axé sur un gros cycle foncier, qui au goût de l’équipe, peut se réaliser de manière individuelle. C’est un peu comme le traditionnel stage de décembre, qui en termes de charges de travail, n’est pas forcément le plus primordial. Certaines équipes font le choix de rassembler dès le mois de juin pour avoir tout le monde sous la main. En ce qui nous concerne, dans notre fonctionnement où tous les coureurs sont entraînés par des coachs de l’équipe, nous n’avons pas ressenti ce besoin immédiat. Chacun a sa façon de faire mais le modèle que nous avons choisi pour cette préparation particulière suscite en tout cas l’adhésion de tous.

En tant que coordinateur de certains partenariats, peux-tu nous dire s’il y a eu des avancées sur le développement du matériel au cours des derniers mois ?

Nous travaillons en continu avec nos partenaires, et ça ne s’est pas arrêté avec le confinement. Le plus compliqué, à vrai dire, c’est que certaines usines de fabrication ont suspendu leur activité pendant quelques semaines et cela a retardé les livraisons, notamment du nouvel AirCode et du nouveau vélo de chrono. Ils ont été inaugurés à Paris-Nice mais les productions ont depuis pris énormément de retard. Nous avons reçu les AirCode dernièrement et ils seront tous montés avant les prochains stages. En revanche, le vélo de chrono a pris un peu de retard et on ne donc l’a pas encore reçu. Cela ne nous a pas empêché malgré tout de continuer notre travail de recherche sur différentes thématiques, encore confidentielles, d’optimisation du vélo. Nous avons fait beaucoup de visio-conférences avec nos partenaires. Nous avons aussi fait pas mal de tests périphériques puisqu’avec notre Centre de Performance, à Besançon, nous pouvons désormais aller relativement loin dans l’analyse et le développement. Nous n’avons pas perdu de temps.

« Mon but est que le coureur s’épanouisse dans son métier »

Entraîneur de formation, as-tu toujours été intéressé par le développement du matériel ?

Avant d’arriver dans l’équipe, j’étais entraîneur au CC Étupes et n’étais pas vraiment spécialisé sur la partie matériel. En revanche, j’ai effectué mes études en Sciences du Sports et lorsque j’ai intégré l’équipe fin 2011, une opportunité s’est présentée. L’idée était justement de concilier entraînement et suivi du potentiel physique, des caractéristiques propres au métier d’entraîneur, mais aussi élaboration de relations de travail entre l’équipe et ses partenaires techniques. Auparavant, ces derniers fournissaient du matériel, l’équipe l’utilisait, en faisait de fait la publicité, et ça s’arrêtait là. Dans le cadre de ma thèse, de 2012 à 2014, nous avons mis place des collaborations pour optimiser la recherche et le développement avec chacune des marques. Depuis, nous avons conjointement réussi à nous améliorer. Si bien qu’aujourd’hui, certains coureurs nous rejoignent car ils savent que nous sommes non seulement très pointilleux au niveau du matériel mais aussi que nous maitrisons quasi toutes les étapes de développement. À travers mes travaux de thèse, en soufflerie, en simulation numérique ou avec d’autres Universités, je me suis davantage intéressé au matériel, et une fois ma thèse terminée, j’ai continué ces travaux. Depuis deux ans, nous avons récupéré, avec Anthony Bouillod, la coordination globale avec certaines marques. Je m’occupe de Shimano, Lapierre et Elite, et pour sa part de Prologo, Garmin et Continental. Nous gérons presque tout, de la commande au développement, jusqu’au suivi de la production. Nous avons, avec Anthony, un profil assez similaire, orienté sur la performance, à la fois physique, au titre d’entraîneur, mais aussi via l’optimisation du matériel.

Quel est ton rapport personnel au matériel ? Le testes-tu toi-même ?

Je suis davantage dans l’analyse et la relation avec le partenaire. Désormais, chaque fois que nous avons un projet, nous le développons avec un, deux ou trois coureurs. Principalement les leaders. Car, au bout du compte, c’est avant tout à eux qu’il est destiné. Si on développe un vélo de chrono, les retours de Stefan et Thibaut seront importants, et ils vont bien plus loin et sont plus utiles que si un autre testeur ou moi-même donnions notre avis. Quand on a développé le AirCode, nous avons fait appel à Arnaud pour le modèle Sprint, et lorsqu’on développe un vélo plus orienté grimpeur-puncheur, nous sommes évidemment plus attentifs et réceptifs aux retours de Thibaut. On se base et on se fie à nos coureurs.

En tant qu’entraîneur, quels coureurs as-tu à ta charge et comment t’adaptes-tu à chacun d’eux ?

Je m’occupe évidemment de Thibaut, puis de Stefan Küng, Arnaud Démare, Anthony Roux, Rudy Molard, que j’entraînais déjà au CC Etupes, Sébastien Reichenbach, Tobias Ludvigsson ainsi que Kevin Geniets. Ensuite, chaque entraîneur a une vision et une sensibilité différentes. Personnellement, je me vois surtout comme quelqu’un qui accompagne chaque coureur, en essayant de lui apporter tout ce dont il a besoin, de sorte à ce qu’il tende vers l’exploitation maximale de son potentiel. Je me perçois davantage comme un accompagnateur que comme un entraîneur dictateur. Je pense avoir créé des relations proches et saines avec les coureurs. Je me tiens à leur disposition et j’essaie de leur apporter le plus d’informations possibles afin qu’ils soient toujours en mesure d’intégrer et comprendre ce qu’ils font. Mais, à terme, le meilleur entraîneur d’un coureur, c’est le coureur lui-même. Au final, c’est lui qui ressent les choses. C’est aussi pourquoi je ne vois pas l’entraîneur simplement comme une personne qui envoie des programmes d’entraînement et analyse des fichiers. La relation humaine doit être au coeur de l’accompagnement. C’est ce modèle que j’essaie de mettre en place. Cette année, j’entraîne huit coureurs mais j’ai huit manières différentes d’entraîner. On s’adapte à la personnalité, au vécu, certains ont une grande autonomie, d’autres ont besoin d’être guidés, certains veulent être challengés tandis que d’autres doivent être rassurés. La diversité des profils, c’est aussi ce qui me plait. Analyser les données de leurs sorties fait évidemment partie de notre travail, mais on essaie aussi de les coupler à leur ressenti, leur sensation, et finalement à leur humeur et leur état d’âme, car cela a forcément une influence sur ce qu’ils sont capables de faire à l’entraînement. Je trouve ce mélange passionnant et cela crée de vraies aventures humaines qui peuvent s’étaler sur plusieurs années. Mon but est évidemment que le coureur gagne, mais avant ça, c’est qu’il s’épanouisse dans son métier. Et c’est généralement quand c’est le cas qu’il parvient à être le plus performant.

« Ce qui est marquant, c’est le regard des autres »

As-tu la sensation que certains coureurs pourraient aujourd’hui presque être autonomes ?

Je le pense, même si ça dépend énormément des caractères. Avec certains coureurs, on est effectivement rentré dans ce schéma, bien qu’on tente toujours d’apporter des touches de nouveautés pour ne pas rentrer dans une routine et une monotonie qui seraient néfastes. Avec certains que j’entraîne depuis très longtemps, où la progression est constante et continue, nous sommes dans une grande relation de confiance où j’agis plutôt comme un régulateur. C’est un peu le cas avec Thibaut, qui se connaît désormais parfaitement, mais à qui on essaie d’insuffler un peu de nouveautés, comme les stages en altitude. Avec d’autres, on pose ensemble un cadre, on programme les périodes d’objectifs, les phases de récupération, mais c’est un travail de fait bien différent de celui que j’ai aujourd’hui avec Kevin Geniets, qui est encore nouveau chez les pros.

Avoir à ta charge trois leaders de l’équipe, est-ce signe de ton évolution dans la structure ?

Mon but est toujours de raisonner équipe. J’entraîne certes une grande partie de leaders, mais c’est aussi beaucoup de pression. On sait que quand un coureur est en méforme, l’entraîneur est rapidement montré du doigt. En revanche, il est certain que c’est une vraie satisfaction quand des préparations établies fonctionnent et aboutissent sur des résultats. Sur le Tour l’an passé, quand on se remémore les mois de préparation, tout ce qui a été fait, les moments de vie partagés en stage puis qu’on constate que l’équipe est opérationnelle et soudée, on peut effectivement être fier du travail accompli. Il faut dire que les directeurs sportifs, mais aussi avec David Le Bourdiec, le directeur administratif financier, me font de plus en plus confiance de par l’expérience que j’ai acquise depuis des années et des preuves que j’ai pu faire. Fred [Grappe] m’a aussi confié de plus en plus de responsabilités. Il a créé mon poste à mon arrivée et au fur et à mesure des années, nos rôles ont évolué. Il est devenu directeur du pôle performance alors qu’il était entraîneur quand je suis arrivé. Il nous laisse aussi de plus en plus d’autonomie car il nous voit évoluer, avec David [Han] qui est là depuis cinq ans, et Anthony [Bouillod], pour qui c’est la troisième saison. L’activité de notre pôle performance, la confiance qui règne entre nous entraîneurs, est un énorme point fort. On est en contact du matin au soir, on se comprend, il y a très peu de désaccords et cela fait notre force dans le suivi des coureurs. Je pense que l’ensemble de l’équipe en est consciente.

Comment as-tu vu l’équipe évoluer depuis ton arrivée à l’hiver 2011-2012 ?

Il est évident que les objectifs étaient un peu différents à l’époque. La structure, l’accompagnement et les choses mises en place l’étaient également, c’est sûr. Mais le milieu du vélo a aussi bien évolué depuis mon arrivée, et si on n’avait pas accroché le wagon, on n’en serait pas au point où l’on se trouve aujourd’hui, avec les performances qui sont les nôtres sur les Grands Tours ou dans les sprint. Au-delà de ça, ce qui est marquant, c’est le regard des autres équipes ou des autres coureurs. Il y a parfois des commentaires élogieux qui font plaisir et qui nous font dire qu’on travaille bien. L’équipe est en perpétuelle progression. On travaille dans un climat de confiance et de sérénité, mais nous ne sommes pas encore arrivés au bout du processus. On recrute aujourd’hui à la fois des coureurs mais aussi du personnel qui est de plus en plus qualifié, que ce soit chez les mécanos, les assistants kinés ou bien autour du pôle médical de Jacky Maillot. Je pense qu’on a énormément progressé dans tous les domaines, mais ce serait surtout aux coureurs présents depuis de nombreuses années, témoins de cette évolution, d’en présenter les aspects. Ils peuvent en tout cas dire qu’aujourd’hui, quand on arrive sur une course avec des objectifs, tout a été fait en amont pour la préparer à tous les niveaux.

« Nous avons démontré qu’on pouvait nous faire confiance »

Les stages en altitude te tenaient à cœur personnellement ?

C’est un processus qui a fait ses preuves mais qui doit être maîtrisé. Avec Thibaut, nous avons eu une certaine approche. Avant d’arriver sur des cycles de travail en altitude avec lui, on avait d’autres choses plus importantes à développer : le contre-la-montre, ou ses qualités de puncheur, qui lui ont fait gagner beaucoup de courses. On a attendu qu’il ait 27-28 ans pour aller en altitude alors qu’on est dans une autre approche différente pour David Gaudu. L’altitude est intégrée plus tôt dans sa carrière. Je pense qu’il est important de s’adapter au coureur. On ne peut tout généraliser et tout imposer. On construit avec les coureurs et entre les différents acteurs. Certains nous ont dit que les étrangers étaient allés en altitude avant. Oui, mais ça n’a pas marché pour tous. On suit notre trace sans imiter ce que font les autres. Pareillement, sur les trois derniers mois, nous n’avons pas forcément regardé ce qu’il se faisait ailleurs. On a vu certains faire des sorties de 10-12 heures, des équipes faire de gros rassemblements mais on n’a jamais cherché à copier qui que ce soit. Nous avons notre modèle, les coureurs nous font confiance et inversement.

Le fait que votre modèle ait apporté son lot de résultats, c’est ce qui vous permet aujourd’hui de poursuivre vos efforts dans l’innovation et le développement ?

C’est évident. C’est la loi du sport. Avoir des idées, c’est bien, les mettre en application et avoir des résultats derrière, c’est mieux. Sur ce point, je pense que Marc [Madiot], la direction de l’équipe et les sponsors nous soutiennent quand nous proposons des choses car nous leur avons démontré qu’ils pouvaient avoir confiance en nous. C’est très important et c’est aussi la conséquence de tout le travail qui a été accompli lors des dix dernières années. Je constate moi-même la différence entre le moment où je suis arrivé dans l’équipe et aujourd’hui. Notre avis compte, est vraiment écouté. Cela devait être plus compliqué à l’arrivée des entraîneurs dans le milieu.

À ce titre, as-tu l’impression de pouvoir faire ton métier plus sereinement que cela aurait été le cas il y a vingt ans ?

C’est compliqué d’en parler pour moi car j’étais très jeune dans les années 2000. Je ne les ai pas vécues en tant qu’entraîneur. Fred m’en a certes parlé et c’est évidemment incomparable. Cela ne devait pas être facile au début, d’autant que la culture cycliste est tout de même « à l’ancienne ». On l’observe encore aujourd’hui quand beaucoup de coureurs des années 80, une époque où le cyclisme était complètement différent, critiquent ce qui se fait dans l’Hexagone. Pourtant, en dix ans, la position de la France et des Français sur l’échiquier international a grandement évolué et je ne pense pas qu’on puisse exclure les entraîneurs d’équipes de cette réussite. Ce n’est peut-être pas encore le cas partout, mais ce qui fait notre force chez Groupama-FDJ, c’est la collaboration de tous dans l’intérêt commun de l’équipe. Qu’on nous fasse confiance ainsi est quelque chose de très appréciable et sans doute que c’était bien moins le cas il y a quelques années.