« On ne peut pas anticiper les bonnes et mauvaises surprises »

Pour une large partie de l’effectif de l’équipe Groupama-FDJ, un nouvel épisode débute ce lundi avec la sortie du confinement et leur retour, désormais autorisé, sur la route. Un nouvel épisode qui n’exclut pas la notion de continuité. C’est l’un des messages porté par Philippe Mauduit, qui se projette sur les semaines et mois à venir avec une confiance pleine et entière à l’égard de ses coureurs mais aussi des aspirations devant demeurer imperméables aux difficultés rencontrées.

Philippe, quel va être le discours des directeurs sportifs aux coureurs dans cette nouvelle période qui s’ouvre ?

Notre rôle est d’abord de conforter les choix qui vont être faits par les entraîneurs en termes de préparation, et ensuite de continuer de donner confiance à nos coureurs. Nous avons, il est vrai en ce moment, un rôle moins important que celui des entraîneurs qui doivent eux être au contact des coureurs quotidiennement ou presque pour faire le point sur ce qu’ils ont fait, comment ils ont ressenti leur séance d’entraînement, de façon à pouvoir rectifier ou conforter le plan prévu pour la semaine ou les jours qui suivent. Notre rôle de directeur sportif est légèrement plus lointain même si nous restons naturellement en contact avec nos coureurs et essayons d’être à leur écoute.

« Pas si compliqué à gérer »

Votre accompagnement va-t-il finalement évoluer avec le terme du confinement ?

Pas réellement, puisqu’on est pleine période de préparation comme on le serait, par exemple, aux mois d’octobre/novembre. On est encore loin de la reprise, programmé au 1er août. Pour l’instant, on est plutôt dans le travail, dans l’idée de refaire les fondamentaux et de préparer saison. Il n’est pas encore l’heure de mettre la pression et de changer de discours. Nous restons dans la continuité de ce que nous avons dit pendant deux mois car les courses sont encore loin. Par la force des choses, nous sommes, directeurs sportifs, davantage orientés sur la psychologie du coureur, car nous avons des entraîneurs dans l’équipe et nous avons une totale confiance dans leur travail et ce qu’ils mettent en place avec les coureurs. Il peut nous arriver d’avoir des idées légèrement différentes, auquel cas on en parle d’abord avec eux, mais en règle générale, on n’intervient quasiment pas sur l’entraînement. Ce n’est pas notre métier. On s’efforce d’accompagner nos coureurs d’un point de vue psychologique mais nous ne sommes pas psys non plus. Qui plus est, de part leur contact quotidien avec eux, les entraîneurs peuvent aussi savoir comment vont les coureurs, s’ils ont des soucis ou si tout roule. Ils nous alertent s’ils perçoivent quelque chose et inversement. On essaie ensuite de mettre des choses en place pour améliorer la situation, mais il faut rester modeste.

Y a-t-il eu des situations délicates à traiter ?

Il n’y a pas eu de gros soucis. Evidemment, ça a été long pour tout le monde. On a senti il y a 15 jours-3 semaines, suivant les cas, un certain raz-de-bol quant au fait de jouer le hamster sur les balcons, les terrasses ou en intérieur. Dans ces mêmes eaux, on a heureusement eu la chance de recevoir l’annonce du déconfinement au 11 mai, et le moral est tout de suite revenu pour tout le monde. Il n’y a pas eu de cas particulier à gérer. Ca n’a finalement pas été si compliqué à gérer. Et ça l’est évidemment de moins en moins parce que le seul simple fait qu’ils soient à l’air libre et qu’ils puissent rouler sur la route, même aujourd’hui sous un temps assez maussade, suffit à les rendre heureux.

Va-t-il falloir calmer les ardeurs et mesurer l’enthousiasme de certains sur les premiers jours ? 

Chaque coureur est différent. Ils ont tous un vécu, une éducation et un profil différents. On sait qu’il y a des coureurs à qui il va falloir répéter pendant plusieurs jours « Fais attention ; Tu en as fait un peu trop aujourd’hui ; Il ne faut pas jouer à ça, la saison est encore loin ». D’autres vont peut-être se montrer un peu trop prudents et il faudra les encourager à faire un peu plus. Toutefois, dans l’immense majorité des cas, nous n’avons pas grand chose à ajouter parce qu’ils sont pros, parce qu’ils se connaissent bien et parce qu’on a tous confiance dans le programme d’entraînement mis en place par le pôle performance. On a la chance d’avoir un groupe stable, et je pense aussi que c’est aussi lié à l’ensemble de l’encadrement de l’équipe qui, de par ses contacts avec les coureurs, les rassure et leur donne les moyens de ne pas se poser les mauvaises questions. C’est un mélange de sagesse de travail.

« Le collectif primera toujours sur les individualités »

Les coureurs auront-ils besoin d’une stimulation à un certain moment pour rester mobilisé ?

Compte tenu de la façon dont ils ont vécu le confinement et au vu de leur abnégation, leur remise en question, leur courage et le travail qu’ils ont effectué pendant ces deux derniers mois, je pense que la stimulation viendra naturellement. Nous n’avons pas besoin de les pousser et de les stimuler plus qu’ils ne le font eux-mêmes. Je suis confiant parce qu’ils ont fait des choses admirables pendant deux mois et je ne vois pas pourquoi, maintenant qu’ils peuvent aller sur la route, leur motivation s’effriterait. Au contraire, je crois qu’elle va rester bien présente et même s’accentuer.

Peut-on malgré tout s’attendre à quelques disparités selon les coureurs, leur statut et leur situation ?

Quoiqu’il en soit, le collectif primera toujours sur les individualités. Je pense que tous les coureurs de l’équipe l’ont bien intégré et savent que ceux qui ne le respecteront pas se mettront en marge et de fait en difficulté. Certains sont certes en fin de contrat, d’autres n’ont pas la certitude d’en retrouver un, mais pour autant, ils ont tous compris que leur meilleure chance d’avoir une nouvelle proposition était d’oeuvrer pour le collectif plutôt que d’oeuvrer pour eux-mêmes. Il ne faut pas oublier que le cyclisme est un sport certes individuel MAIS qui se pratique en équipe. C’est pour moi un sport collectif au même titre que le foot ou le rugby. Au bout du compte, notre buteur doit aussi aller lever les bras, mais s’il n’y a pas le travail collectif derrière, on sait qu’il ne mettra pas au fond. Il faut que tout le monde apporte sa pierre à l’édifice et c’est aussi pourquoi je ne suis pas inquiet. Chez nous, les gars ont bien intégré qu’avant les individualités, c’est le collectif qui revêt le plus d’importance.

« Le sujet aujourd’hui est d’être compétitif au 1er août »

La particularité de cette saison pourra-t-elle justifier des contre-performances ou un niveau moins élevé qu’attendu ?

Bien sûr, et ça risque bel et bien de se produire, parce que c’est difficile pour un sportif de haut-niveau de rester cloitré entre quatre murs. C’est difficile pour tout le monde, entendons-nous. Mais la vie d’un cycliste, comme celle d’un marathonien, est dehors. Il a besoin d’espace, de nature, de sentir le vent dans les oreilles, de voir les arbres pousser. Très peu de cyclistes sont des citadins, rappelons-le. Alors, avoir été bloqué pendant deux mois à faire le hamster, ça agit certainement sur le mental et la physiologie de certains. Comment vont-ils encaisser tout ça ? On n’en a aucune certitude. On va le découvrir lors des mois à venir. On peut s’attendre à ce qu’il y ait de très bonnes surprises mais aussi de mauvaises surprises, mais on ne peut pas l’anticiper, on ne peut pas coucher des noms dans l’immédiat car on n’a pas l’expérience et le recul sur la situation. C’est la première fois que ça se produit. Cela étant dit, ça ne m’intéresse pas de spéculer là-dessus. Le sujet aujourd’hui est d’être compétitif au 1er août, et d’être compétitif sur les trois mois et demi de saison qui nous seront proposés. Je ne veux pas philosopher sur ce qui peut se passer de négatif, parce que je n’ai envie de penser qu’aux bonnes choses qu’on sera capable de réaliser et de me projeter que sur le côté positif de la situation.

Pour vous, en quoi cela consistera ?

Notre rôle à tous est encore et toujours de soutenir nos coureurs, de soutenir notre staff, de rester concentré et attentif à ce qui se passe au fil des jours et des semaines, de continuer à les encourager et à répondre à leurs questions, même s’il y en a auxquelles on n’est pas en mesure de répondre. Quelqu’un me demandait la semaine dernière : « d’après toi est-ce qu’on va réussir à courir ? ». Et bien je n’en sais rien. Il y a un mois, l’UCI annonçait la reprise au 1er juillet et l’a finalement, quelques semaines plus tard, repoussé au 1er août. Nous ne sommes pas à l’abri d’un nouveau report. On ne sait rien. On est dans l’inconnue totale car on ne connait pas l’évolution de cette pandémie. C’est quelque chose de nouveau pour le monde en général, qu’il soit scientifique ou politique, et la crise se gère au fur et à mesure qu’elle se développe ou qu’elle régresse. C’est cela et uniquement cela qui fera qu’on sera avec un dossard dans le dos au 1er août, ou plus tard… On a aujourd’hui un calendrier sur lequel on peut se projeter et on espère qu’il sera maintenu, mais des certitudes, nous n’en avons pas. 

« On ne va pas perdre du temps à revenir sur le passé »

As-tu déjà une idée du discours qui sera le tien au moment de la reprise?

Dans l’immédiat non, je n’y ai pas encore trop pensé car on est encore loin de l’action, même très très loin, et on ne sait toujours pas quelle sera notre première course. Le briefing dépendra des coureurs que j’aurai en face de moi, de la course en question, du type de parcours, de la météo et des objectifs de l’équipe sur cette course. C’est en fonction de tout ça qu’on établit son briefing. Et même s’il y a un petit retour sur les évènements qu’on aura vécus, je crois que ce ne sera qu’un passage extrêmement court du briefing, car ça n’aura finalement pas beaucoup d’intérêt. On sera déjà dans l’action, dans la projection d’aller gagner des courses et pas le nez dans le rétro à se dire « on en a bavé ». On sera content d’être là mais il faudra surtout se dire « c’est bon, c’est fini, maintenant en avance ».

La situation actuelle ne risque donc pas de changer votre manière de faire, même momentanément ?

Nous avons un rôle de management. On bâtit la stratégie du groupe par rapport aux éléments qui sont réunis au moment où ça doit se faire, et ensuite il faut y aller ! On ne va pas perdre du temps à revenir sur le passé et à se rappeler perpétuellement la pandémie et ses conséquences sur nos quotidiens. À partir du moment où on est en course, on est en course. Dès cet instant, je n’ai plus envie d’en tenir compte, surtout quand tu sais que tu n’as plus que trois mois et demi de saison devant toi. Il faut taper dans le tas, il faut aller droit au but ! Je ne vois pas une bonne raison de changer notre manière de faire à cause de la pandémie. On est là pour le sport, au très haut-niveau. L’objectif est de représenter notre équipe Groupama-FDJ, de la porter en haut de l’affiche, d’être combatif, de montrer le maillot, d’être créatif. De se bouger, en somme ! Et ce n’est pas la pandémie qui va changer cela. Je ne sais pas si Didier Deschamps dirait quelque chose de différent. Nous sommes là pour faire en sorte que ça marche et qu’il y ait du résultat. La pandémie ne change rien là-dedans.

Pas plus à l’état d’esprit des coureurs que tu retrouveras…

Absolument. Je n’ai mais alors aucun doute là-dessus. Zéro. Les mecs reviendront avec une grosse envie de courir ; c’est leur passion, c’est leur vie, ils sont là pour ça. Le mec qui ne sera pas dans le match mentalement ne devrait peut-être plus être coureur. Le mec qui n’aura pas l’envie, il faudra qu’il reste chez lui. Maintenant qu’on a dit ça, chez nous, je ne vois pas qui cela pourrait concerner. Je n’ai aucun doute sur l’envie et la détermination de nos coureurs. Ils nous l’ont suffisamment prouvé pendant deux mois, ils ont fait des choses exceptionnelles. Je ne me pose même pas la question. Il y a et il y aura toujours des difficultés, ça fait partie du sport de haut niveau, c’est inéluctable. Mais de manière générale, j’ai toutes les raisons d’être optimiste.