« On est en plein boom du travail »

Un gros mois après la sortie du confinement – en France -, et un gros mois avant les premières compétitions, les coureurs de l’Équipe cycliste Groupama-FDJ sont aujourd’hui en plein cœur de la préparation de la fin de saison 2020. Le moment idéal pour faire un point avec l’un des entraîneurs de l’équipe, David Han, qui s’est d’ailleurs offert un petit périple à travers la France pour rendre visite à ses protégés.

David, tu es allé voir – et rouler avec – quelques uns des tes coureurs ces derniers jours. Dans quel but ?

Il y en a plusieurs. J’avais déjà évoqué cette idée ces dernières années dans l’optique de connaître l’environnement de certains coureurs, découvrir leurs routes d’entraînement et mieux comprendre leur manière d’appréhender leur métier au jour le jour. C’est quelque chose qui m’est revenu pendant le confinement quand Olivier [Le Gac] me disait qu’il refaisait sa terrasse. Il y a trois ans, j’étais allé boire un café chez lui et j’arrivais donc facilement à visualiser. Mais pour les autres, absolument pas, d’où le premier aspect. Le second objectif était de leur permettre de renouer un contact direct avec quelqu’un de l’équipe. Au cours de leur carrière, ils ont rarement passé quatre mois sans voir un membre de l’organisation. Cela permettait également de se poser d’une manière différente que dans le cadre d’un stage ou d’une course. À ce titre, c’était donc une visite un peu plus personnelle.  

« Ils étaient contents de me faire découvrir leurs routes d’entraînement »

Cela a-t-il demandé une logistique particulière ?

En raison des diverses restrictions, je ne peux rendre visite qu’aux six Français. J’ai vu les trois Bretons (David Gaudu, Valentin Madouas, Olivier Le Gac), Bruno Armirail, Marc Sarreau et je passerai chez Léo Vincent la semaine prochaine, profitant d’une réunion sur Besançon. Je n’ai fait que deux hôtels en huit jours. Tous les coureurs m’ont spontanément proposé de manger et dormir chez eux. J’ai fait un beau périple pour aller voir Bruno à Bagnères-de-Bigorre depuis Brest, puis pour remonter chez Marc. Bruno m’a pris trois jours à lui seul (sourires), mais du moment où je faisais les autres, je ne me voyais pas dire à Bruno que je n’y allais pas car il était trop loin.

Il s’agissait donc davantage de refaire du lien que de concrètement assurer le suivi de l’entraînement.

Oui, et je n’avais jamais trouvé le temps auparavant. Ce n’est pas évident de le faire en pleine saison en raison des disponibilités de chacun. Là, ça se prêtait vraiment bien, il fallait profiter des circonstances. Le second avantage, c’était donc de se retrouver physiquement entre membres de l’équipe, même si l’échange n’était pas en soi réellement différent. On s’est souvent appelé en FaceTime, et ça permet une relation un peu plus forte qu’avec un simple coup de téléphone. Ils étaient surtout contents de me faire découvrir où ils habitaient et leurs routes d’entraînement.

Visualiser leur terrain de jeu t’a-t-il apporté quelque chose ?

Je les ai laissé libres de me montrer leurs routes préférées, ou bien les lieux où ils faisaient habituellement leurs exercices. J’ai par exemple été agréablement surpris du terrain de jeu d’Olivier, très vallonné, qui peut en partie expliquer sa progression naturelle dans les bosses ces deux dernières années. Sur les réseaux sociaux, je voyais aussi souvent Bruno grimper l’Aspin ou le Tourmalet et je me disais qu’il ne faisait que ça. Lui m’a dit « tu vas voir, l’Aspin ce n’est pas si dur ». Alors on y est allé, et c’est vrai qu’à part cinq kilomètres difficiles, le reste est assez abordable. Marc m’a également montré le côté où il habite actuellement et le côté plus vallonné où il sera dans quelques mois. J’ai pu me faire une idée du relief, des routes, et ça me permet de mieux comprendre certaines choses et d’imaginer aussi les exercices que je pourrai leur proposer à l’avenir. Je pense ça jouera inconsciemment, que je pourrai leur donner un dénivelé à réaliser, ou leur préparer des sorties plus ou moins difficiles selon si je les oriente à l’Est ou à l’Ouest. Je vais pouvoir jouer là-dessus.

« Dès le retour sur la route, ça a été du cas par cas »

Au-delà de la préparation des séances et l’analyse des données, l’accompagnement du coureur te paraît essentielle à la relation entraîneur-entraîné ?

Ça va effectivement plus loin que l’aspect purement sportif. Comme le dit souvent Fred, on ne doit pas forcément s’attacher personnellement aux coureurs, mais en même temps, nous ne sommes pas seulement des coordinateurs qui donnent et qui reçoivent. Je pense qu’il y a un côté humain très important. De ce point de vue, avoir pu comprendre l’environnement familial de chacun, sans être intrusif, s’est aussi avéré utile. Je pense aussi qu’il était important de se revoir et de se poser tranquillement. Ça tombait d’ailleurs plutôt bien puisqu’on leur a communiqué leur programme en début de semaine passée. On a donc déjà pu se projeter et imaginer certaines choses à mettre en place. On aurait tout aussi bien pu le faire à distance, mais c’est plus agréable et plus productif de le faire ensemble autour d’un ordinateur, dans le calme.

À quel point le suivi s’est-il accentué depuis le retour sur la route ?

Au début du confinement, l’équipe avait décidé de ne pas faire de plan d’entraînement et de laisser les coureurs au repos pendant environ quinze jours. Ils ont ensuite repris avec des séances Zwift. C’était nouveau pour eux, mais pour moi aussi en termes de planification des séances. C’était par ailleurs compliqué de se projeter tant qu’on n’avait pas trop de visibilité sur le calendrier, et ce n’était de fait pas une période durant laquelle on avait énormément de travail sur la planification et l’analyse des séances. En revanche, ça nous a permis de nous remettre à jour sur certaines statistiques, de rechercher pour chacun des pistes d’amélioration. Il faut reconnaître que ce n’était pas une période super faste et que nous n’étions pas submergés par le travail. À la reprise, c’est reparti progressivement pour tous les coureurs car on ne savait pas trop comment chacun allait réagir après deux mois sans entraînement sur route. Depuis début juin, le travail est vraiment reparti sur un modèle d’avant-saison comme on peut le connaître en janvier, avec de grosses séances, d’autres plus spécifiques et de l’analyse précise. On est maintenant en plein boom du travail.

Malgré une reprise globalement progressive, a-t-il fallu s’adapter à chacun à l’issue du confinement ?

Complètement. C’était individualisé pour tout le monde, on s’est adapté par rapport à ce que chacun avait fait durant les deux mois. Si je prends l’exemple de mes coureurs, ils ont eu une approche différente du retour sur la route. Certains ont préféré observer une coupure de 5-6 jours et reprendre directement sur la route. D’autres ont préféré refaire un peu de home trainer pour mieux gérer la transition avec la route. Tous n’ont pas vécu la reprise de la même manière. Certains ont eu du mal musculairement, il a fallu y aller plus tranquillement, alors que d’autres se sont sentis bien immédiatement mais ont aussi un coup de moins bien plus tard. Dès le début, ça a été du cas par cas. Depuis le retour des exercices plus intensifs, les retours ont aussi été complètement différents. J’ai eu les extrêmes. Certains ont eu beaucoup de mal, et à l’inverse, d’autres se sont rapprochés de leur record sur certains types d’efforts. C’est aussi dû à la façon dont chacun a vécu le confinement, ce qu’ils ont fait sur home trainer et à la capacité de se ré-impliquer mentalement pour se faire mal. Il n’y a aucun cas identique mais ça commence à être plus homogène depuis quelques jours. Après quelques bonnes semaines de travail, ils commencent à retrouver un niveau qui va petit à petit se rapprocher de celui qu’ils auront en course. On est encore dans la progression et tout ça se peaufinera sur les stages du mois de juillet. En terme de fondamentaux et de charges, la base est désormais quasiment la même pour tous. Plus personne n’a vraiment du retard.

« Tous auront une période faste et une période de moins bien »

Tu faisais le rapprochement avec la préparation hivernale. Quelles différences as-tu observé jusque là avec ce qui se fait traditionnellement entre novembre et janvier ?

Il y a plusieurs aspects. Premièrement, en hiver, ils coupent d’habitude au moins quatre ou cinq semaines. Là, ils ont certes coupé deux semaines mais se sont quand même entretenus avec le home trainer. Ils repartent donc de moins loin. L’autre aspect très important est la météo, qui est naturellement bien meilleure qu’en hiver. Sur le plan psychologique, c’est également différent, car même s’ils ont coupé deux semaines, ils ont gardé le cap et maintenu une activité mentale. Quand ils coupent l’hiver, ils débranchent à la fois physiquement et mentalement. Ça a été moins le cas cette fois-ci. Ce sont les trois principaux paramètres. En théorie, cela peut leur permettre d’arriver en forme plus rapidement que de coutume, mais on a souhaité garder le même schéma que d’habitude en termes de nombre de semaines de progression. Malgré tout, les circonstances font qu’on aura je pense de très bonnes surprises, et de moins bonnes peut-être, lors de l’enchaînement des courses. Il faudra retrouver un gros investissement mental en compétition et on ne sait pas comment chacun va réagir. Ce pourrait être déstabilisant pour certains, même s’ils sont tous professionnels et que ça devrait globalement bien se passer. En tout cas, cela a sans doute fait du bien à certains de se ressourcer en famille pendant quatre mois. Chose qu’ils n’avaient sans doute plus eu l’occasion de le faire depuis 10-15 ans.

Est-il déjà temps d’adapter les entraînements aux programmes de chacun ?

Pour certains, comme la majeure partie des coureurs du Tour, il n’y a pas de surprises. Pour les autres en revanche, on va désormais être en mesure d’ajuster l’entraînement puisqu’on connait leur programme. La différence avec d’habitude, quand certains reprennent en Australie, à La Marseillaise ou à l’UAE Tour, c’est qu’ils vont cette fois-ci tous reprendre en même temps, à dix jours près. On sait donc qu’il faudra avoir un niveau d’équipe compétitif dès le 1er août. Ensuite, forcément que selon le Grand Tour prévu, tous n’aborderont pas le mois d’août de la même façon. On a essayé de construire des programmes en fonction des objectifs qu’on peut fixer à chaque coureur. L’approche sera évidemment différente pour Arnaud que pour Thibaut, ou que pour d’autres. Et puis, tous n’arrivent pas en forme au même moment et de la même façon. Tous ne devront pas être en grande forme à la sortie des stages. On s’adaptera aussi vis à vis de cela.

D’une manière générale, es-tu confiant sur la capacité des coureurs à retrouver leur niveau sur ces trois mois ?

Je pense que tous auront une période faste et une période de moins bien. Faire trois mois au top niveau reste compliqué dans la mesure où ce n’est pas le modèle qu’ils ont l’habitude de suivre. Ils sont plus coutumiers à travailler en prévision d’une période de trois-quatre semaines, qui précède une phase de récupération. Là, il va falloir enchaîner les courses donc la récupération se manifestera différemment. On en a déjà parlé avec les directeurs sportifs et on sait que certains coureurs seront peut-être moins bien sur certaines courses. Le cas échéant, il faudra donc que le staff aussi bien que les coureurs eux mêmes acceptent ces quelques journées « sans ». Mais au final, tous bénéficieront d’une période faste où ils retrouveront leur meilleur niveau, c’est une certitude.