Coureur, puis directeur sportif, Martial Gayant est depuis quelques saisons devenu responsable de l’organisation course au sein de l’Équipe cycliste Groupama-FDJ. L’ancien double champion de France de cyclo-cross est notamment à la manœuvre de la logistique sur l’épreuve la plus imprévisible du calendrier : Paris-Roubaix. Il nous en explique les particularités dans cette interview, mais il revient aussi brièvement sur sa longue carrière dans le cyclisme qui est sur le point de prendre fin.

Martial, en quoi Paris-Roubaix est-elle une course spéciale à préparer ?

Il y a 28 secteurs pavés à couvrir sur l’Enfer du Nord et c’est un challenge à relever. Mais j’ai beaucoup appris de ma période de coureur, dans les années 80-90… Je me disais : si à la sortie de ce secteur, j’avais eu une paire de roues qui m’avait été tendue, cela m’aurait évité de faire des chasse-patates et d’arriver dans le final avec moins de fraîcheur. En passant de l’autre côté de la barrière, en tant que Directeur Sportif, j’ai voulu qu’il y ait un procédé plus efficace pour changer de roues, donner des bidons, des gels. On a mis cela en place avec tous mes collaborateurs. Les coureurs, en abordant le secteur pavé, savent qu’ils ne sont pas mis en danger car des membres du staff sont là pour les assister en cas d’imprévu. Cela nécessite d’avoir du monde sur tout le parcours de 257 kilomètres, pour une moyenne de trois secteurs pavés couverts par personne, chacune ayant ses zones définies et ses horaires. Un premier dans le Cambrésis, un deuxième dans le Pévèlois, un autre dans la région d’Orchies ou dans le Roubaisien… 

« On ne change pas une équipe qui gagne »

Comment met-on ce plan de bataille en place ?

On ne s’appuie pas seulement sur des membres du staff, en réalité ! Il y a des amis de longue date mais aussi des supporters qui nous sollicitent et qui sont partants pour avoir une paire de roues à la sortie de tel ou tel secteur. On n’a absolument aucun problème pour trouver des personnes bien intentionnées et bienveillantes, au point qu’elles viennent parfois de la Belgique pour s’investir dans notre charge de travail. En gros, j’ai à peu près une vingtaine de personnes à ma charge le jour de Paris-Roubaix. Tout le monde joue son rôle, chacun à son poste. On est habitués à ce fonctionnement et cela se passe naturellement : ils connaissent tous leur parcours par cœur, ils connaissent leurs coupes, là où ils doivent se stationner. On ne change pas une équipe qui gagne et je leur laisse la main libre pour être au bon endroit entre vingt et trente minutes avant le passage des coureurs. J’envoie l’e-mail récapitulatif après la reconnaissance qui permet de consolider les informations, et nous avons aussi un groupe pour centraliser les communiqués de l’organisateur ou du président du jury. 

Il y a forcément aussi un gros travail au niveau du matériel ?

Aujourd’hui, si je veux faire Paris-Roubaix dans de bonnes conditions, cela représente soixante paires de roues. C’est évidemment la course où on en a le plus de besoin. S’il n’y a pas de crevaisons ou de chutes sur Paris-Roubaix, alors ce n’est pas Paris-Roubaix. La prise de risques pour rester dans la course est telle que le danger en lui-même est toujours présent. On fait aussi très attention aux voitures des Directeurs Sportifs. Il suffit d’écraser le cardan à l’avant pour perdre toute la boite d’huile et voir son moteur rester sur place. C’est déjà arrivé à deux reprises par le passé. Le plan B est prévu : je suis là, pas très loin, pour intervenir et prendre le relais sur la course en tant que Directeur Sportif, pour ainsi accompagner nos coureurs jusqu’au bout. Ça m’est d’ailleurs déjà arrivé de remplacer Marc, qui est arrivé deux heures après la fermeture du vélodrome sur une dépanneuse ! C’est le seul Paris-Roubaix qu’il a terminé hors-délais (rires). Pour protéger des difficultés, on met aussi une plaque en acier sous les roues avant, pour protéger le moteur en cas de choc. Les secteurs pavés sont parfois tellement bombés qu’il suffit d’un écart pour tout arracher…

La planification s’effectue-t-elle longtemps en avance ?

À l’heure actuelle, au vu de la situation sanitaire, on ne s’y attelle vraiment que dans la semaine précédant la course. Pour la simple et bonne raison qu’il y a beaucoup de personnes qui peuvent m’appeler dans les derniers jours pour me dire qu’ils ont attrapé le Covid. Il y a évidemment du travail en amont, mais les secteurs pavés ne changent que très peu, et j’ai surtout très confiance dans les gens qui m’entourent.  

« J’ai fait en sorte de m’adapter afin de mieux anticiper »

Comment ton rôle a-t-il évolué au sein de l’équipe ces dernières saisons ?

Il y a une dizaine d’années, on m’a demandé comment j’envisageais ma position future. Je me souviens avoir dit que je me voyais bien comme un capitaine avec des jumelles pour l’organisation des courses. Si je l’ai dit, c’est car j’avais le sentiment qu’il y avait des trous dans la raquette de l’équipe sur ce sujet. Or, quand on souhaite évoluer à grande échelle, il faut surtout disposer de bonnes fondations dans la mise en place des moyens. J’adorais mon métier de directeur sportif, j’adorais partager et me confronter avec mon staff et mes coureurs, mais est arrivé un moment où il y avait besoin d’une personne à cette place afin de pouvoir faire évoluer l’équipe. Je me suis proposé, pour l’intérêt de l’équipe. Je n’ai pas eu la formation pour l’occuper, mais j’ai pris ce rôle à bras-le-corps, en autodidacte, en me disant que l’unique but était de faire avancer le navire avec les collaborateurs. Mes onze ans de professionnalisme au plus haut-niveau m’ont beaucoup appris. J’ai pu remonter les difficultés du terrain et mettre en place certaines choses pour pallier tous les aléas qu’on pouvait rencontrer. Les années 80 n’ont certes rien à voir avec 2022, mais j’ai fait en sorte de m’adapter aux évolutions afin de mieux comprendre mais aussi mieux anticiper. C’est aussi à ça que servent les jumelles.

Quelles sont les difficultés principales que tu as pu rencontrer ?

Depuis deux ans, c’est tout particulièrement de régler les problèmes relatifs au Covid. Depuis le 1er janvier, une quarantaine de membres de l’équipe ont eu le Covid à un moment ou un autre, coureurs et staffs confondus. Cela devient très compliqué quand il faut par exemple remplacer un chauffeur de bus au dernier moment. Mon rôle est en fait de régler toutes les merdes, on peut le dire (rires) ! Il ne faut pas seulement réagir, mais il faut être réactifs le jour J. C’est une position dans laquelle il faut prendre ses responsabilités dans l’immédiat afin que tout le monde soit opérationnel en temps voulu sur le terrain. Il ne faut surtout pas de grain de sable. La charge de travail s’est donc évidemment intensifiée depuis le Covid. Je prépare mon projet comme par le passé, à savoir avec une équipe de vingt à trente personnes, dix voitures, tant de vélos etc. C’est la priorité, mais je dois aussi penser à une alternative dans le cas où l’une ou l’autre chose n’aille pas dans le bon sens. Il faut avoir un plan B, et cela induit beaucoup de temps passé au téléphone (sourires).

C’est aussi une satisfaction d’apporter ta pierre à l’édifice de cette manière ?

Tout ce que j’ai fait en tant que coureur cycliste, puis directeur sportif et aujourd’hui dans ma position, je l’ai fait en souhaitant ressentir les choses à ma façon. Certains diraient peut-être que je n’ai pas à m’occuper de ce genre de choses à soixante ans, mais ma curiosité et les challenges m’ont incité à accepter ce nouveau rôle. Sans challenge, je m’ennuie. De ce point de vue, on a certainement été servi il y a deux ans lorsque le Covid est tombé en mars et qu’il a fallu repartir en juin-juillet afin d’être opérationnels en août, pour nos premières courses. Cela a été un vrai défi d’établir un programme sur trois mois et quinze jours incluant les trois Grands Tours et toutes les Classiques. C’était certes intense, mais quand on va au bout et qu’on le mène à bien, c’est encore plus formidable. Ça l’a été d’autant plus qu’on a vécu une très belle fin de saison cette année-là. Ce sont ces challenges qui m’ont nourri et qui m’ont fait avancer.

« Je n’ai jamais regretté quoi que ce soit »

Le terrain te manque-t-il de temps à autre ?

Évidemment, mais c’est toujours un plaisir de venir sur les Classiques pour donner un petit coup de main et apporter mon savoir-faire. J’en ai d’ailleurs pris plein les yeux sur les dernières sorties, les coureurs nous ont donné pleinement satisfaction. Cela étant, je préfère regarder devant que derrière. Naturellement, mon métier a bien changé pendant ces vingt ans, il a aussi fallu boucher les trous dans la raquette et l’organisation a toujours fait partie de mon ADN. Je me souviens d’ailleurs d’un déjeuner avec Marc dans une cafétéria d’aéroport après une course, étant coureurs. Il avait dit : « Qui paie ? ». J’avais répondu : « Je prends, ne t’inquiète pas ». Quand on est sorti de table, Marc m’a glissé : « Le jour où je monterai une équipe, je te prendrai comme manager ». C’était dans les années 80, et l’histoire a duré jusqu’à aujourd’hui.

Y a-t-il un souvenir particulier qui ressort de ton histoire avec l’équipe ?

Ma petite fierté, dans ma carrière de directeur sportif, est d’avoir fait le briefing du championnat de France à neuf reprises, et d’en avoir gagné sept (sourires). Mais ce capital, je le dois aux moments de partage et d’humanité qu’on développait avec ma vingtaine de coureurs tout au long de la semaine précédant la course. Ils ont su écouter et avoir confiance dans notre façon d’aborder la course. Quand les cartes étaient distribuées, tout le monde jouait le jeu. Lorsque j’étais directeur sportif, je disais souvent aux garçons : « J’ai écrit le scénario car je sais ce qu’il peut se passer, l’ayant vécu moi-même. Vous, vous êtes les acteurs. Si je vous ai choisis, c’est que vous avez les qualités pour jouer votre partition.  Ensemble, on peut réaliser un beau film, les gens seront cloués sur leur chaise et en auront pour leur argent. Pensez aux enfants qui vous regardent avec des étoiles plein les yeux, et rappelez-vous que vous êtes derrière ce film ». C’est ça le vélo, depuis tant années. C’est le message qu’il faut continuer de faire passer.

Comment te sens-tu à quelques semaines de ta retraite ?

Je suis pleinement satisfait de la manière dont j’ai abordé ma vie et je n’ai jamais regretté quoi que ce soit. Tout a toujours été très réfléchi. Ayant fait du sport du haut-niveau, j’ai notamment appris à écouter mon corps et ma tête. Aujourd’hui, j’ai écouté ma tête et je me suis dit que j’avais fait le tour de la question. Mon successeur est tout désigné et vient parfois au bureau pour travailler à mes côtés. Tout comme lorsque j’étais coureur ou directeur sportif, j’ai toujours aimé partager des choses, et j’ai toujours aidé mon prochain.

1 commentaire

Claude Passelande

Claude Passelande

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Le 7 avril 2022 à 12:35

J’aime bien l’interwiew de Martial Gayant dans la dernière Newsetter,le passage dans le bar avec Marc Madiot me plait bien.On reconnait là l’engagement de la parole donnée.La retraite à la fin de l’année,j’en reviens pas,j’aimerais bien revoir Martial.Le souvenir que j’en ai,c’est celui d’un bon coureur,de son amitié avec les frères Madiot,mais aussi celui d’un grand déconneur!Bravo pour ta carrière qui est encore en cour Martial et reste comme tu es.