« La saison 2020, une belle histoire »

Membre indéboulonnable du prolifique train d’Arnaud Démare cette année, Ignatas Konovalovas continuera bel et bien d’occuper son poste auprès du champion de France en 2021, ayant dernièrement prolongé son contrat d’un an avec l’Équipe cycliste Groupama-FDJ. Une reconduction qui fait suite à une saison 2020 exemplaire du rouleur lituanien, qui avait pourtant entamé l’année avec quelques doutes. Il y revient en longueur dans cet entretien, tout en évoquant une saison pleine tant pour le « groupe Démare » que pour lui-même.

Ignatas, le Giro s’est achevé il y a près d’un mois. Comment se passe ta coupure depuis ?

Jusque là, tout se passe très bien. Je suis en Lituanie avec ma petite famille et j’en profite, car durant la saison, je partage mon temps entre les courses, l’Espagne et la Lituanie. Je n’ai pas souvent l’occasion d’être ici, alors ça me fait plaisir de pouvoir me poser et voir mes parents, mes proches. La coupure est naturellement différente de d’habitude. On adore voyager avec ma femme et mon fils, et c’est ce qu’on fait généralement à cette période de l’année, mais ce n’est aujourd’hui pas possible. Nous restons donc en Lituanie, où le confinement est mis en place et où tout est fermé. Mes parents possèdent une maison en périphérie de la ville et on s’y est installés. On peut ainsi profiter de la nature, et dès que le temps le permet, on va à la rivière, on va observer la faune. Pour ce qui est du vélo, je n’y ai pas touché depuis la fin du Giro. J’ai prévu de reprendre la semaine prochaine. Je fais néanmoins de petits exercices de gainage, 2-3 séances de trente minutes par semaine, afin de renforcer mon dos, qui a été sujet à certains problèmes ces dernières années.

« J’ai toujours eu la volonté de rester chez les pros »

Justement, ta prolongation de contrat d’un an annoncée mercredi ne semblait pas si évidente en début de saison 2020.

Le gros point d’interrogation, tant pour moi que pour l’équipe, se situait au niveau de mon dos. L’année dernière, j’avais d’ailleurs abandonné le Giro à cause d’une hernie lombaire. Cela m’avait gêné toute la saison passée, et je n’avais pas couru pendant 3-4 mois à la suite du Giro. Cette année, si tout allait bien, il était prévu que je prolonge. Cependant, compte tenu de la situation liée au Covid-19 et étant donné que la saison ne reprenait qu’en août, on s’était mis d’accord avec l’équipe pour attendre. Avant toute chose, l’équipe souhaitait prolonger un coureur sain et prêt à repartir pour une saison. Leur premier intérêt était la santé du coureur, donc la mienne. Or, nous n’avons pas eu de course pendant un long moment, on ne pouvait pas préjuger de la situation. Finalement, le meilleur test qui soit, c’est de passer les trois semaines d’un Grand Tour. Il se trouve que celui que j’ai disputé s’est déroulé au mois d’octobre cette année. On a donc patienté pour voir comment ça se passait sur le Giro, même si nous avions fait un point encourageant en amont.

De ton côté, as-tu toujours été confiant sur ton aptitude à poursuivre l’aventure professionnelle ?

Dès la fin du premier confinement, j’étais assez confiant vis-à-vis de mon état de santé. J’avais forcément un petit doute quant à la reprise des courses, et de savoir comment mon dos réagirait, mais j’ai très vite été rassuré. Dans la tête, j’ai toujours eu la volonté de rester chez les pros. On ne peut jamais savoir ce qui peut nous arriver, mais j’étais relativement serein durant toute la saison, de juillet/août jusqu’à mon départ pour le Giro. Nous avons toujours été en discussion avec l’équipe et les directeurs sportifs. Eux aussi étaient plutôt confiants. Ils m’ont simplement dit : « On veut être sûrs que tu n’aies pas de problème, mais ne t’en fais pas. Si tu te sens bien à la fin du Giro, ton contrat est prêt ». Ça m’a bien sûr soulagé. C’est aussi quelque chose d’important pour un athlète, qui part dans l’optique de bien faire son travail pendant trois semaines, de ne pas trop gamberger sur son futur. Ces mots et cette confiance de l’équipe m’ont beaucoup aidé.

À l’heure d’aujourd’hui, es-tu complètement débarrassé de tes problèmes dorsaux ?

Sur le vélo, je n’ai pas de problème, ça ne me gêne pas. Ça peut éventuellement m’embêter de temps à autre si je n’ai pas bien dormi, si le matelas n’était pas super. Dans ces cas-là, je peux me réveiller le matin et me sentir un peu raide au niveau du dos. Dans le pire des cas, ça peut me gêner pendant les cinq premières minutes à vélo. Mais dès que je suis échauffé, il n’y a pas de problème. Dès le Tour de Burgos, qui constituait notre reprise, j’ai senti que ça allait mieux, mais c’est Milan-San Remo qui m’a vraiment apporté de la sérénité. Même si je n’apparais pas dans la feuille des résultats, j’ai bien fait les 300 kilomètres et les sept heures de vélo. Et j’étais bien après. C’est sans doute ça qui m’a donné le plus confiance et m’a motivé pour la suite.  

« L’année où je me suis senti le plus fort »

Durant cette période de léger doute, le groupe autour d’Arnaud a-t-il été important ?

Ce sont eux qui m’ont probablement le plus soutenu. Tout le groupe a été d’un vrai soutien moral. Nous sommes vraiment proches les uns des autres, et ils n’ont cessé de me rassurer en me disant : « Ne t’inquiète pas Kono, vu comme tu marches, il est impossible que tu ne re-signes pas ». Ça m’a beaucoup aidé et ça me motivait encore davantage à faire mon travail. Or, dans ces moments-là, quand ton avenir dépend de ta santé, certains peuvent au contraire se dire qu’il faut en faire moins pour s’épargner, rouler moins fort pour éviter la douleur. Au fond, presque « tricher ». J’avais vraiment envie de continuer, j’adore mon travail et ce qu’on met en place avec Arnaud, mais il était hors de question de « tricher » avec ce groupe et avec ces mecs-là. C’est pourquoi sur chaque course, comme chacun de nous, j’ai tout donné jusqu’à ne plus rien avoir dans les jambes. Je crois que c’est aussi ce qui a fait le succès de notre groupe cette année. Chacun se livrait complètement, sans en garder.

Au-delà du collectif bien huilé autour d’Arnaud, les individualités ont également été remarquées. As-tu la sensation, personnellement, d’avoir évolué à un très bon niveau ?

Du fait du Covid-19, ça a été une saison très particulière et tout a été réinitialisé en août. C’était une approche différente pour tous les coureurs, et on ne savait pas ce qu’on pouvait attendre de notre niveau de performance ou de notre forme. Pour ma part, j’ai effectivement été très heureux de la façon dont les choses se sont passées. Je le dois aussi à ceux qui m’ont aidé dans ma préparation, notamment à mon entraîneur, mais aussi à ma femme qui m’a beaucoup soutenu. Même si je n’ai pas gagné de course, je pense que c’est l’année où je me suis senti le plus fort. Si on parle du Giro en particulier, je pense même que c’était le Grand Tour le plus « facile » de ma vie d’une certaine manière, car j’avais des sensations extraordinaires. Je me suis senti très fort, j’ai senti que j’apportais une vraie valeur ajoutée au train. Jour après jour, ça me donnait de plus en plus confiance et je me sentais de plus en plus fort.

Comment l’expliques-tu ?

Comme je l’ai dit, la saison a été assez particulière, avec des préparations différentes de l’accoutumée. Peut-être que le niveau général du peloton était légèrement moins élevé que d’habitude. Mais dans le même temps, j’ai battu mes records de puissance établis depuis mon arrivée dans l’équipe, il y a cinq ans… J’ai par exemple battu mon record de watts sur cinq minutes lors du Giro. Je n’ai pas une explication particulière. Je suis aussi un « diesel », et j’aime bien me préparer à l’ancienne. En raison de la situation sanitaire, nous avons eu beaucoup de temps cette année et de fait, la préparation n’était pas « forcée ». Nous n’avons pas eu besoin d’accumuler les intensités rapidement en raison de l’imminence des courses. Peut-être cela a-t-il joué également. Enfin, il y a assurément un facteur mental. Quand Arnaud est arrivé super fort à la reprise, cela nous a tous poussés à monter d’un cran également. Quand on a vu que notre leader marchait à ce point, on a voulu donner encore plus, car on était sûrs qu’il jouerait la victoire sur presque chaque course. Quand tu te retrouves chez toi et que tu t’entraînes pour la prochaine échéance, tu te dis : « vu comme il était fort sur cette course-là, il faut que je fasse encore mieux sur la prochaine, il faut que je sois encore meilleur pour l’aider, car le niveau sera plus élevé, car le Giro sera plus dur ». Je pense que ça a beaucoup joué aussi sur notre niveau de performance respectif.

« Quand Arnaud gagne, j’ai l’impression de gagner moi-même »

Y a-t-il justement deux ou trois performances personnelles dont tu es ressorti particulièrement satisfait ?

C’est assez particulier cette année car j’ai eu cette sensation sur beaucoup de courses. Si on procède chronologiquement, il y a d’abord la dernière étape du Tour de Wallonie, où Arnaud fait coup double. Le parcours était assez difficile mais c’est typiquement ce qui me convient quand je suis en bonne forme. Il restait 30-40 coureurs dans le peloton, et on devait aller chercher le dernier coureur échappé. Quand je suis passé devant et que j’ai pris mon relais, je me suis senti très fort, j’ai senti que je faisais le travail qu’on attendait de moi. J’ai senti que j’avais joué un rôle important dans la victoire d’Arnaud. Sur le Giro, j’ai ressenti la même satisfaction. J’ai parfois roulé jusqu’à la flamme rouge, ce qui ne m’arrive jamais en temps normal. Je n’ai pas vraiment les qualités ni la pointe de vitesse pour. Je travaille plutôt jusqu’aux dix, cinq voire trois derniers kilomètres maximum. Je mets le train sur les rails et mon travail est fait. Cette année, j’ai senti que je pouvais aller jusqu’à la flamme rouge, voire à 800 mètres. C’était un vrai changement. Lors de la dernière étape qu’on remporte, on remonte de la trentième position à la tête du peloton à deux kilomètres de l’arrivée. J’étais à la tête du train, et on avait l’impression que le peloton était arrêté. On roulait 5km/h plus vite que le reste.

C’est le genre de performance grisante ?

En tout cas, ça revêt une vraie importance pour moi particulièrement, mais pour chaque coureur qui ambitionne de bien faire son travail pour faire gagner l’autre. C’est une mentalité à part entière, qu’il faut avoir ou qui se travaille. Quand Arnaud gagne, j’ai l’impression de gagner moi-même. Quand tu doubles tout le peloton à l’approche de la flamme rouge avec le train dans ta roue, tu as des frissons de partout. Tu sens que tu es en train de produire un travail vraiment important et tu sais que tu le fais bien. Ça motive énormément.

La réussite d’Arnaud et de son train cette année t’a-t-elle conforté dans ton choix de poursuivre ?

Si nous n’avions gagné que trois ou quatre courses, ça n’aurait rien changé. J’aurais quand même souhaité continuer. Je vais certes avoir 35 ans, mais au bout du compte, c’est juste un nombre. Tant que tu es prêt à t’entraîner, à partir de chez toi, à te retrouver en course, à souffrir tout en réussissant à faire ton travail et apporter quelque chose à l’équipe, c’est le plus important. Ceci étant dit, quand on réalise ce type de saison, cela donne encore plus de motivation pour la suite, c’est certain.

Malgré sa brièveté, considères-tu cette saison comme la plus riche de ta carrière ?

Très clairement. Riche, c’est le bon mot. Elle l’a été de par mes sensations, de par les victoires qu’on a vécues ensemble, et même de par les courses où on a essayé et où ça n’a pas marché. C’était un truc de fou cette année. Si on débute la saison prochaine avec le même état d’esprit et la même forme physique, je pense qu’il est possible de faire aussi bien, voire mieux en termes de victoires. Car si la saison est normale, on aura normalement plus d’opportunités, mais il faut être très prudent et ne pas penser que l’année prochaine ressemblera à cette année simplement car on a bien marché ces derniers mois. Cette saison 2020 était une belle histoire, mais une nouvelle commencera en 2021. Il faudra rester motivé et ne pas penser que le travail est déjà fait. Les compteurs seront remis à zéro et il faudra de nouveau travailler dans la même direction pour faire du mieux possible.