« Je ne veux pas me rater sur le Giro »

Précieux équipier auprès de Thibaut Pinot depuis son arrivée au sein de l’Équipe cycliste Groupama-FDJ, en 2016, Sébastien Reichenbach prendra début mai le départ du Giro sans son habituel leader. C’est donc avec une nouvelle approche que le Suisse de 31 ans démarrera le huitième Grand Tour de sa carrière. Dans la dernière ligne droite de sa préparation, passant par « son » Tour de Romandie, le Valaisan s’est confié sur son début d’année, le forfait de son acolyte et ses aspirations pour les prochaines semaines.  

Sébastien, comment te sens-tu au moment d’aborder ce Tour de Romandie ?

Pas mal ! Je sors d’une grosse préparation en vue du bon mois de mai qui m’attend. Le Tour de Romandie doit me servir de tremplin pour arriver au top sur le Giro. Je pense être en bonne condition, mais il me manque ce qu’on ne peut pas imiter à l’entraînement : des jours de compétition et le rythme de course.

« Me faire plaisir et me tester sur le Tour de Romandie »

Tu comptes simplement dix jours de course en 2021. Comment s’est passé ton début de saison ?

Je me sentais à vrai dire plutôt bien en début d’année. Malheureusement, j’ai été « cas contact » avant le Tour du Haut-Var et je n’ai donc malheureusement pas pu disputer cette course qui m’aurait fait du bien pour la suite. Je devais aussi participer à deux manches de Coupe de France, qui ont finalement été annulées. Cela explique en partie mon nombre de jours de course, mais le but était malgré tout d’arriver assez frais sur le Giro. Je n’ai de toute façon jamais été très friand des débuts de saison. Je suis plutôt printemps/été qu’hiver. En Catalogne, je suis arrivé avec une bonne condition, mais je manquais clairement de force et de rythme par rapport au reste du peloton. Plus les jours avançaient, mieux je me sentais. Je n’ai pas du tout été inquiet quant à mon niveau de performance. Je savais que ça allait venir, d’autant que j’avais passé un super hiver et que j’ai généralement besoin de courir pour performer. Il était ensuite prévu que je coupe brièvement après le Tour de Catalogne, car j’avais déjà quatre mois de préparation dans les jambes. C’était le dernier moment pour recharger les batteries avant d’entamer la dernière ligne droite vers le Giro. J’ai ensuite repris un entraînement d’abord basé sur le volume puis orienté sur les intensités.

Étant au début d’un cycle, tes ambitions sont-elles mesurées cette semaine ?

Quand on vise le Giro, on ne peut pas arriver à 100% sur le Tour de Romandie, au risque de vraiment souffrir sur la deuxième partie du Tour d’Italie.  Je m’attends à ne pas être au maximum de mes capacités sur les premières étapes de ce Tour de Romandie. Je vise plutôt à me faire plaisir et à me tester sur une ou deux étapes. Cela m’aidera aussi à savoir comment approcher le Giro. Samedi, il y a notamment une grosse étape de montagne avec une très belle arrivée inédite, à plus de 2000 mètres d’altitude. J’aimerais dépenser un peu moins d’énergie les jours précédents pour arriver dans les meilleures conditions sur cette étape et voir où j’en suis. Personnellement, il n’y aura pas d’objectif de général. De toute façon, l’objectif de l’équipe sera surtout de remporter des étapes. Nous avons de belles cartes avec Stefan, Jake, et nous serons aussi quatre Suisses très motivés au départ. Matteo a notamment prouvé de belles choses au Tour de Catalogne, où il y avait un gros niveau. Il va lui aussi avoir l’occasion de s’exprimer cette semaine et notamment montrer ses qualités de grimpeur samedi.

C’était important pour toi d’être présent sur ta course « régionale » ?

C’était mon souhait. C’était aussi prévu la saison passée mais la course avait été annulée. Nous avons de belles courses par étapes en Suisse, mais on ne peut pas venir chaque année et c’est toujours un pincement au coeur de les regarder à la télé. Je suis évidemment très motivé, d’autant qu’il y a des étapes autour de chez moi, sur mes routes d’entraînement. Je connais presque tous les parcours. C’est évidemment une motivation supplémentaire. On m’a donné l’opportunité de venir cette année et je l’ai saisie. Maintenant, ce n’est pas non plus évident à gérer dans la mesure où le Giro, qui est l’objectif majeur, arrive une semaine après. En 2017, j’avais aussi enchaîné les deux et j’avais réussi un beau Giro. J’espère que l’histoire se répètera.

« Thibaut a tenté de garder son objectif en vie »

Le Giro, justement, se fera cette année sans Thibaut…
 

Depuis le début de l’année, c’est malheureusement compliqué pour lui. Il ne trouve pas de solutions à ses maux de dos, et il nous a souvent tenu au courant de l’évolution de son état. Il savait que ça pouvait être trop juste pour le Giro. C’est dur de le voir souffrir comme ça, d’autant que je pense qu’il avait la condition nécessaire. Il y avait quelques signaux positifs lors du stage que j’avais effectué avec lui à Gran Canaria en début d’année. Il retrouvait des sensations sur la fin du séjour. On a pensé que ça allait dans la bonne direction. En Drôme Ardèche, il avait un bon coup de pédale. Dès le début du Tour des Alpes, en revanche, il nous a dit que les douleurs étaient revenues avec vigueur. On a compris que ça ne sentait pas bon…

Comment as-tu observé ça de loin ?

Ce qui m’a impressionné avec Thibaut, c’est qu’il s’est entraîné en vue du Giro comme si ça allait le faire, que ça allait passer, alors même qu’il était en galère et qu’il avait mal sur les courses italiennes (Trofeo Laigueglia, Tirreno-Adriatico, ndlr). Au fond de lui, il se doutait sûrement que ça ne pouvait pas guérir aussi vite, mais il a tout de même fait de gros entraînements, de grosses semaines de travail, pour tenter de garder son objectif en vie. Je pense réellement qu’il avait une bonne condition physique. Il ne peut malheureusement pas l’exploiter, comme on l’a vu le dernier jour sur le Tour des Alpes. Les jambes sont là, il a fait ce qu’il avait à faire, mais son dos ne le lâche pas. J’espère qu’il parviendra à se soigner bientôt. Il faut maintenant qu’il prenne le temps, afin de revenir à 100% de ses moyens.

À quel point son forfait change-t-il votre approche du Giro ?

Personnellement, c’est la première fois depuis que je suis dans l’équipe que je vais prendre le départ d’un Grand Tour sans Thibaut, et même sans leader. Ce sera évidemment bien différent. Lorsque tu te présentes avec un leader qui a des objectifs précis, les étapes passent vite les unes après les autres. Tu es constamment concentré car chaque étape est importante. Ne pas avoir ce fil rouge, ce sera quelque chose de véritablement nouveau pour moi. Cette fois, il n’y aura a priori pas de pièce maîtresse dans l’équipe et on sera davantage portés sur les victoires d’étapes. Les échappées seront très importantes mais il faudra aussi rester concentrés lors des journées où nous serons moins concernés, car c’est quand on est trop relâchés qu’on peut commettre des erreurs. L’essentiel dans ces moments-là, pour nous, sera de récupérer et penser plus loin. Ce sera une expérience nouvelle pour plusieurs gars de l’équipe.

« Ça finira un jour par payer »

Vous avez un peu de temps pour vous conditionner à cette nouvelle approche…

C’est évidemment préférable d’avoir deux semaines de marge. C’est clair qu’il est bien plus difficile de changer ton fusil d’épaule en pleine course. Quand tout s’effondre pour ton leader durant l’épreuve, qu’il ne faut plus rouler pour lui du jour au lendemain, c’est d’abord un coup dur qu’il faut digérer. Aujourd’hui, le coup dur survient deux semaines avant le départ et nous allons donc pouvoir arriver sur la course sereinement, avec d’autres objectifs, de nouveaux objectifs. Il faut transformer cette déception en opportunités. On ne peut pas se dire : « on part sans leader, ça va être long ». Il y aura malgré tout de belles choses à aller chercher sur ces trois semaines. Il faudra tout de suite s’inscrire dans une bonne dynamique.

L’absence de Thibaut n’influe donc pas sur l’importance du Giro ?

Non, le Giro reste un très gros objectif pour cette saison. Personnellement, c’est ma course préférée et je ne veux pas me rater. Comme d’autres gars de l’équipe, je me suis entraîné tout l’hiver en pensant au Giro, j’adore cette course et je vais tout faire pour y remporter une étape. On aura une belle équipe dans cette perspective. On ira clairement là-bas pour lever les bras et on se doit même de remporter au moins une victoire sur ce Giro. On sait aussi que Thibaut sera le premier à nous encourager. Il suivra sans doute tout ça d’un œil, même si je sais que ça lui fera mal tant il aime cette course. Il ne regardera peut-être pas tout, mais il craquera probablement pour les étapes de montagne et je sais déjà qu’il nous enverra des messages d’encouragement le soir.

Te concernant, tu évoques une victoire d’étape. Le classement général n’entre donc pas dans tes plans ?

Ce n’est pas quelque chose que j’ai prévu de faire. À l’âge qui est le mien (32 ans le 28 mai, ndlr), il est plus important d’essayer de remporter une étape plutôt que d’aller jouer un top 10. Surtout si c’est pour échouer sur la toute fin avec une douzième place qui me décevrait énormément. Quand on joue le général, c’est très dur d’aller chercher de gros résultats à la pédale. Puis, à la fin des trois semaines, on met tout sur la table et on réalise qu’on n’a pas fait grand-chose… À ce stade de ma carrière, je préfère donc tout faire pour lever les bras. J’ai souvent échoué de peu dans des échappées sur les Grands Tours. J’ai déjà fait des podiums, des tops 5. Il me manque un brin de réussite et j’ai envie de provoquer ma chance.

C’est une manière de courir qui te plait aussi davantage ?

Quand tu tentes de jouer le général, tu sais que face aux meilleurs mondiaux, tu peux maximum espérer une neuvième place au sommet d’un col, par exemple. C’est quand même moins excitant que d’aller dans une échappée qui joue la victoire d’étape. Chaque coureur qui fait du vélo cherche cette adrénaline de la victoire. C’est aussi pour ça que j’en fais, pour vivre ce genre de moments. Je sais que je suis maintenant plus proche de la fin de ma carrière que du début. Je n’ai plus tant d’opportunités et de saisons en stock pour essayer d’aller remporter ces courses qui me font rêver. Je sais aussi maintenant comment faire, comment bien gérer un Grand Tour, comment prendre une échappée qui est convoitée par 90% du peloton. C’est quelque chose qui rentre avec l’expérience. Je me dis que ça finira un jour par payer. Un jour, toutes les planètes finiront forcément par s’aligner pour moi.