Passé par « La Conti », avec laquelle il a remporté le Tour de Lombardie Espoirs, Brieuc Rolland dispute actuellement sa deuxième saison au sein de l’équipe WorldTour Groupama-FDJ United. À seulement 22 ans, le Français a déjà décroché deux podiums d’étape sur la Vuelta, mais continue d’explorer les leviers de la performance. Depuis plusieurs mois, il travaille ainsi aux côtés de Marie-Laure Brunet, double médaillée olympique de biathlon, aujourd’hui spécialisée dans l’accompagnement mental et collaboratrice de l’équipe depuis 2019. Ensemble, ils ont accepté de nous ouvrir les portes de cette préparation invisible, devenue un paramètre clé du très haut niveau.
Brieuc, Marie-Laure : un coureur bien dans sa tête est-il nécessairement plus performant ?
Brieuc : Complètement. Le cyclisme est un sport tellement dur qu’il requiert d’être à 100% physiquement et mentalement pour atteindre la performance. Si le physique est présent mais que le mental ne suit pas, ce n’est vraiment pas l’idéal. Pour moi, ça va de pair. Je dirais même que le mental est plus important que le physique. Quand on se sent bien mentalement, fort psychologiquement, on arrive à se surpasser et traverser les moments difficiles. Tous les coureurs diront que le corps dit stop assez rapidement, surtout quand on n’est pas le plus fort. C’est là que la préparation et la force mentales entrent en jeu. Si on n’écoute que le corps, on s’arrête très vite. C’est une donnée omniprésente de notre sport.
Marie-Laure : Un coureur peut être capable de performer même en étant mal dans ses baskets. J’ai en tête beaucoup d’athlètes qui ont réalisé des performances incroyables en étant malheureux ou dans des états quasi-pathologiques. Néanmoins, l’accompagnement mental tel que je le conçois vise à générer de la performance durable et éthique. Je pense qu’un athlète qui a une meilleure connaissance de qui il est, et de ce dont il a besoin, sera capable de mieux se gérer, et produira de la performance répétée dans le temps. Tout athlète a évidemment envie de performer, mais aussi de durer. L’idée est d’aller plus loin que la performance « one-shot » qui est beaucoup plus accessible à un plus grand nombre.
« Le but est de poser les choses quand ça fonctionne », Marie-Laure Brunet
Y a-t-il des particularités à prendre en compte dans l’accompagnement des cyclistes ?
Marie-Laure : Bien sûr. La première, c’est la gestion d’un sport individuel à forte dimension collective. Par exemple, Brieuc est parfois dans un rôle d’équipier, et d’autres fois, il joue sa carte. On n’aborde pas la course de la même façon selon le rôle. Une course dure aussi plusieurs heures, et durant ce laps de temps, on peut passer par plein d’états émotionnels et physiques. Si on ne travaille pas dessus, si on ne l’appréhende pas, la facilité est de se relever quand ça devient dur. Je dis parfois que la nature humaine a tendance à être un peu feignante. L’enjeu est de savoir comment traverser ce moment où tout pousse à en faire moins, alors que c’est précisément là qu’il faut résister pour rester dans le match. Ceux qui s’en sortent le mieux sont ceux qui ont la capacité de gérer et dépasser ces états inconfortables voire extrêmement douloureux. Le profil des coureurs est aussi à prendre en compte dans cet accompagnement. Un sprinteur, un puncheur ou un grimpeur ne travaillent pas les mêmes choses mentalement, car les arrivées sont différentes, et les enjeux aussi.
Comment s’organise votre travail à l’échelle d’une saison ?
Brieuc : Je vois Marie-Laure fréquemment tout au long de l’année. Je l’ai beaucoup vue l’an passé notamment, car on a mis plusieurs choses en place comme la routine de sommeil, les étirements, et tous les à-côtés. Car il n’y a pas que la course. On travaille beaucoup d’aspects de la vie de tous les jours, et ça s’est avéré être un gros plus pour moi. On fait des points réguliers, donc pas nécessairement et expressément avant un objectif. On s’est appelés avant le Giro, mais c’était essentiellement pour parler des dernières semaines d’entraînement, surtout que je n’avais pas couru depuis le Tour de Catalogne.
Marie-Laure : Il est important de spécifier que l’accompagnement mental dans l’équipe est proposé mais se fait sur la base du volontariat. À titre informatif, cette année, vingt-deux coureurs ont manifesté la volonté d’être accompagnés. Avec Brieuc, on a commencé l’an passé pour sa première saison en WorldTour, et je trouve ça toujours intéressant de s’attaquer au sujet assez tôt, car cela permet de bien poser les fondations pour la suite. Généralement, je vois les coureurs toutes les trois à quatre semaines, puis ça varie une fois la saison lancée. L’autre spécificité liée au vélo est que la saison est longue, avec des moments durant lesquels ils ont la tête dans le guidon, d’autres plus relax. On fixe un rendez-vous régulier pour s’assurer de rester en mode travail. Le but est plutôt de poser les choses quand ça fonctionne, et non pas que les coureurs me contactent seulement quand ça ne va pas.
Brieuc : Personnellement, je n’ai pas trop tendance à dramatiser après une contre-performance ni à appeler Marie-Laure pour lui dire « c’est la cata (sic), il n’y a rien qui va ». J’arrive désormais à prendre du recul. Je sais que je la verrai une semaine ou deux plus tard. J’ai le temps de faire ma propre analyse et d’avoir un truc constructif à lui dire. Si je dis tout et n’importe quoi dans le feu de l’action, ça n’est pas très utile.
Marie-Laure : Ce type de situation se produit rarement dans l’équipe, et je tiens moi-même à ce que les coureurs soient autonomes. Le cadre que j’instaure est de ne pas appeler pour un oui ou pour un non, car le but est aussi qu’ils s’entraînent à trouver leurs ressources. Ils savent néanmoins que s’il y a un besoin, je suis toujours joignable, et il m’est arrivé d’avoir quelques coureurs de manière urgente. Parfois, le coureur a juste besoin de parler, et il s’agit simplement de le rassurer. Il est tout à fait normal d’être dans le dur, et il ne faut pas fuir et craindre ces moments-là, car ils font partie intégrante d’une saison. Ces états découlent souvent de bouleversements hormonaux et physiologiques, car ce qu’ils vivent est tellement intense et poussé à l’extrême. Heureusement, au sein de l’équipe, un vrai suivi se fait dans l’ombre pour s’assurer que tout le monde a ce dont il a besoin.
« Je m’imagine des check-points pendant la course », Brieuc Rolland
Quelle est la base du travail que vous menez ensemble ?
Marie-Laure : L’accompagnement mental est un accompagnement global et systémique des personnes. On part d’une approche large, de la personne, puis on recentre progressivement. Je veux m’assurer que le coureur met toutes les choses en place pour créer un contexte de performance. Et c’est parce qu’il va le mettre en place au quotidien qu’il arrivera en compétition avec la confiance que le travail a été bien fait. Cela joue beaucoup pour aborder la course dans un bon état d’esprit. Dans cette perspective, je travaille notamment sur une base de programmation neurolinguistique et de questionnements. Ces procédés vont permettre au coureur de trouver ses propres réponses. Il m’arrive de changer consciemment de posture, et d’être dans le conseil de par mon vécu et mon appétence pour la performance, mais très souvent, c’est le questionnement qui va les faire cheminer vers une réponse. Cela aura aussi bien plus d’impact, et il y aura plus de chances qu’ils le mettent en pratique si ça vient d’eux.
Brieuc : Travailler avec Marie-Laure m’a apporté davantage de rigueur et de professionnalisme au quotidien. Au début, elle me rappelait effectivement qu’il était important de se coucher tôt, de s’étirer, de faire du gainage. Si je raccrochais en lui disant que je le mettrais en place, alors je devais le faire. Sinon, je lui faisais perdre son temps, et ça ne me servait à rien non plus. Concernant l’entraînement, auparavant, si une sortie ne se passait pas comme prévu, c’était un peu comme si tout s’effondrait. Discuter avec Marie-Laure, qui en a vu des vertes et des pas mûres durant sa carrière, m’a permis de prendre du recul, de croire en moi et au processus. J’ai désormais cette petite voix dans ma tête : « ça reviendra, tout n’est pas parti du jour au lendemain ». Il faut juste être patient et c’est ce qui permet d’être bien dans ses baskets.
Marie-Laure : Ce que Brieuc raconte peut paraître évident, et quelqu’un d’extérieur pourrait penser : « tous les athlètes de haut niveau font le job ». La réalité, c’est que non. (Brieuc hoche la tête d’approbation). Si on parle du sommeil ; avec les écrans, les réseaux sociaux, il est évident qu’une grosse part de la performance se joue à ce moment-là. Si on ne fait déjà pas ce qu’il faut sur ce point, ça ne sert à rien de parler du reste. Mon but est d’amener le coureur à définir sa stratégie quotidienne, étape par étape, et qu’il soit capable de la maintenir dans le temps. Cette année, les séances sont plus courtes avec Brieuc, car il a posé toutes les bases. Au début, je les engage, ils s’engagent, et vu que des choses positives se produisent, ça motive, et ça crée une dynamique vertueuse. C’est grâce à tout cela qu’on peut ensuite passer sur le volet course : la gestion d’un final, frotter, descendre. On aborde plein de thématiques différentes, mais les fondations sont extrêmement importantes dans le très haut niveau.
Comment l’accompagnement mental se traduit-il donc en course ?
Brieuc : Personnellement, ça passe beaucoup par la connaissance du parcours. Avec Marie-Laure, j’ai beaucoup travaillé sur ce point. Certaines fois, j’avais tendance à baisser les bras un peu tôt. Désormais, ça m’aide énormément de savoir ce qui m’attend, où je pose les roues. Sur la Vuelta notamment, ça m’a poussé, car j’avais parfois l‘impression de connaître les derniers mètres de certains cols. Ça rentrait même dans ma gestion de l’effort. Sur cet aspect-là, l’accompagnement mental m’a beaucoup aidé et explique certains changements dans la perception de l’effort. Je m’imagine aussi des check-points pendant la course : point A, point B, point C. Je séquence et découpe l’étape, je place des mini-arrivées, et je me bats pour aller jusqu’au point suivant. Parfois, on peut vivre des départs très douloureux. On a l’impression que tout va mal, et finalement, petit à petit, le corps se réveille et on peut se sentir vraiment mieux après quelques efforts.
Marie-Laure : Je ne pratique pas la visualisation ou l’imagerie mentale à proprement parler, mais en les amenant à mettre l’accent sur la reconnaissance d’un parcours, ils sont inconsciemment déjà dans cette imagerie, car ils se projettent dans la situation. Un coureur qui connaît bien son parcours a forcément une gestion globale différente qu’un coureur qui a une vision un peu floue de ce qui l’attend.
Brieuc : En plus, et c’est peut-être un peu bizarre à dire, mais ça occupe à l’instant t. On n’est pas juste focalisé sur une douleur physique. Penser un petit peu à ce qui suit amène peut-être à moins penser au fait que les jambes brûlent. S’occuper l’esprit quand la douleur est présente, ce n’est pas plus mal.
Marie-Laure : L’enjeu est de rester accroché à ce qu’ils ont à faire plutôt que de prêter attention aux pensées parasites qui créent de la distraction. Car si tu es distrait par les mauvaises choses, tu alimentes un discours interne qui n’est pas bon, et tu deviens donc passif. Ce que dit Brieuc est important. Séquencer son effort est vraiment un point clé, car ça permet d’aller d’un point à un autre sans se faire écraser par l’enjeu. Un jour, un coureur m’a dit que pendant une course, il était en train de se dire qu’il fallait qu’il prenne rendez-vous avec moi rapidement, car il se sentait nul mentalement. Pourtant, il a fini par gagner la course. Cela illustre que tout ça peut se passer dans une journée de compétition, et on travaille beaucoup sur le fait de ne pas trop s’accrocher aux sensations. Elles sont un indicateur intéressant à l’entraînement pour gérer la charge, mais en course, elles nous importent peu. Il faut rester dans le concret et dans l’action. Les coureurs ont des ressources en eux, et il faut parfois travailler pour savoir les mobiliser.
« On prend soin des coureurs, pour de vrai », Marie-Laure Brunet
Il n’y a donc pas d’astuce « miracle » …
Marie-Laure : Faire le job n’a jamais garanti la performance, mais il est un préalable pour performer. Un coureur qui a fait ce qu’il fallait sait qu’il a la condition pour, mais il reste à concrétiser sur le terrain. De nouveau, on part large pour fonctionner en entonnoir. On crée le contexte, puis on va angler sur la performance et le final, mais il n’y a pas un processus d’accompagnement qui est similaire entre tous les coureurs. Chacun a sa propre réponse. Par exemple, si Brieuc a les jambes en course, le reste n’est même pas un sujet. Il saura concrétiser. D’un autre côté, j’ai parfois vu des coureurs qui se battaient toute la journée pour être placés devant au bon endroit, au bon moment, mais une fois que c’était fait, c’est comme si la course était finie… Pour certains, il y a un blocage, même quand ils sont bien, et c’est sur cela qu’il va falloir travailler.
Est-ce important de parler de l’accompagnement mental ?
Brieuc : C’est amusant, car quand on m’a demandé la première fois si je voulais voir une préparatrice mentale, j’ai dit non. Pour moi, tout allait bien dans ma vie, je n’avais pas de problème particulier, et je n’en avais pas spécialement besoin. On m’a dit « essaie, tu vas voir ». J’y suis allé, et je ne regrette pas du tout, car en réalité, on ne voit pas Marie-Laure que quand ça ne va pas. Au contraire. Elle a beaucoup de choses à nous apporter dans notre vie de sportif. Si je ne l’avais pas rencontrée, peut-être n’aurais-je pas performé comme j’ai pu le faire. Et tout ça s’est produit presque sans que je m’en rende compte. C’est comme si je n’étais pas au courant… C’est un gros plus, que je mets à la même hauteur que l’entraînement, la nutrition, le sommeil.
Marie-Laure : « Tu n’as pas besoin d’en avoir besoin pour y aller » : C’est exactement mon leitmotiv. Je fais ce métier parce que j’en ai manqué quand j’étais athlète, et qu’il n’y a pas besoin d’aller mal pour avoir recours à l’accompagnement mental. Je trouve que ça fait gagner du temps sur la performance. Il y a plusieurs portes d’entrées, et il faut juste les saisir. On en parle de plus en plus, même si je perçois encore une réserve de la part des athlètes à en discuter ouvertement, mais c’est propre à chacun. Ils sont tellement pris dans leur truc qu’ils ne se rendent parfois pas compte de l’utilité que ça représente. C’est en en parlant, comme le fait Brieuc aujourd’hui, qu’ils font parfois le lien.

Ce qui est intéressant, c’est surtout de voir qu’à mes débuts de collaboration avec l’équipe, en 2019, j’avais peut-être cinq coureurs. Cette année, je travaille avec plus de deux tiers de l’effectif. Cela montre que ça évolue et que les coureurs reconnaissent que c’est un vrai facteur de bien-être, et donc de performance. Cela montre aussi qu’on s’intéresse et qu’on prend soin des coureurs. Pour de vrai. Et l’équipe doit en être fière.
Y a-t-il une manière spécifique de préparer un Grand Tour comme le Giro mentalement ?
Marie-Laure : Sur un Grand Tour, il est primordial de garder ce qui fonctionne. Je leur dis : faites ce que vous savez faire, ni plus ni moins. On n’y va pas avec le frein à main, mais on ne va pas non plus surjouer. Le gros point de vigilance est évidemment la récupération, car tout ce qui est grappillé sur trois semaines fait une vraie différence à la fin. La communication et la relation avec les coureurs et l’ensemble du staff est un point important, mais dans l’équipe, on a la chance que les groupes vivent bien ensemble, et c’est un plus pour passer trois semaines. En revanche, je préviens désormais ceux qui disputent leur premier Grand Tour : il se peut qu’à la fin, en rentrant à la maison, il y ait ce petit moment de « dép ». C’est quelque chose dont on ne parle pas, mais c’est normal et physiologique.
Brieuc : Un Grand Tour est forcément particulier puisque ça dure 21 jours, mais je n’ai pas l’impression de révolutionner ma préparation mentale. Il faut simplement respecter la ligne de conduite pour la récupération et les à-côtés plus longtemps. Je sais aussi qu’il y aura de mauvaises journées, mais ce qui me réconforte quand c’est dur, c’est de me dire que dès lors que je monterai dans le bus, on rigolera et on s’amusera avec les copains. Ça me fait du bien. Je vois aussi un Grand Tour comme vingt-une courses d’un jour. Mon objectif est de gagner une étape et quand je prends le départ d’une étape que j’ai cochée, je ne peux pas me dire qu’il m’en reste 10 ou 15 derrière. Ma course est à fond jusqu’à la ligne. Si je commence à calculer, je ne peux pas gagner, car il faut être investi à 100%. L’an passé, la Vuelta a aussi agi comme un déclic après un début de saison où j’ai pris pas mal de leçons. J’ai vu que la victoire était quelque chose d’accessible, et qu’à force de professionnalisme et de travail, ça finirait par arriver. Je crois en moi, je crois en l’équipe, je crois en ce que je fais, et je le fais avec le cœur, donc il n’y a pas de raison que ça ne marche pas. Il faut croire en soi, sinon ça ne sert à rien d’y aller.