« Être sélectionné pour le Tour est loin d’être une finalité »

La fin de saison s’annonce intense et riche en objectifs pour Valentin Madouas. À bientôt 24 ans, le Breton s’apprête non seulement à faire ses grands débuts sur le Tour de France, auprès de Thibaut Pinot, mais aussi à sillonner les Classiques, qui représenteront tantôt des objectifs, tantôt des découvertes. En somme, une fin de saison qui doit aussi lui permettre de grandir, personnellement et au sein de l’équipe.

Valentin, tu reviens d’un stage personnel dans les Pyrénées.

Effectivement, je suis descendu en milieu de semaine dernière du côté de Saint-Lary-Soulan. J’étais avec des amis : un pro, Paul Ourselin, et deux amateurs, Julian Lino et Léo Danes. Il y avait aussi des membres de ma famille. Le but était de recommencer à rouler un peu en montagne, de faire du dénivelé, mais aussi de changer un peu d’air. En raison de ma blessure (fracture de la mâchoire, ndlr), du confinement puis de la reprise en douceur, je suis resté un long moment à la maison, ou autour, et j’ai personnellement fait presque trois mois et demi de home trainer. Ça a été assez long. Ce stage m’a permis de changer d’environnement, de varier les routes et de me faire plaisir en enchaînant les cols. Cela faisait aussi quelques temps que je voulais retourner à la montagne, et ce moment s’y prêtait très bien.

« Une émotion particulière »

Qu’avais-tu convenu de faire avec ton entraîneur David Han ?

L’objectif était essentiellement de faire du volume, ce que j’avais déjà commencé à réaliser pendant deux semaines à la maison. Ce stage m’a permis d’achever un bon gros bloc de charges mais aussi de me re-familiariser un peu avec les cols et d’effectuer un travail que je ne peux pas trop faire à la maison. J’avais l’opportunité de faire des exercices de force et d’intensité sur des durées un peu plus longues que ce que je peux faire chez moi, en raison d’un terrain et d’une topologie bien différents (rires). J’ai pu travailler d’autres choses et refaire une belle base de foncier avant les prochains stages collectifs.

Quatre mois après ton accident, as-tu recouvré la plénitude de tes moyens ?

Aujourd’hui, je n’ai plus aucun problème. Il me reste des petits soins à faire au niveau des dents car l’une d’entre elles s’est cassée. Sinon, tout est revenu à la normale. Physiquement, j’ai retrouvé un niveau très correct. Je me sens bien, mieux que lors d’une préparation hivernale. En comparaison, j’ai même plus roulé qu’en hiver car j’enchaîne habituellement avec les cours, et ce n’est donc pas une période où je peux faire énormément de volume. J’ai donc bien profité de ce temps libre. Il me manque encore un peu de rythme et d’intensités pour peaufiner le tout, mais je suis plutôt content dans l’ensemble.

Content aussi de ta première sélection pour le Tour de France…

C’est naturellement une émotion particulière quand on sait qu’on va participer à la plus belle course du monde. En soi, ça reste certes une course de vélo, mais celle-ci est très spéciale. Dans ma tête, je me voyais faire le Tour au moins une fois dans ma carrière. C’est donc une petite consécration et ça fait énormément plaisir. Néanmoins, tant que ce n’était pas annoncé officiellement, je ne voulais pas forcément y croire. Je ne voulais pas me le mettre en tête à tout prix et être déçu ensuite. Le fait d’être parmi les premiers confirmés est un joli bonus. Cela va me permettre de me préparer tranquillement, sans vouloir être en forme trop tôt pour jouer une sélection et trop en faire pour prouver que je suis bien. Mon objectif est d’être en forme fin août.

« Je ressens quelque chose que je n’ai jamais ressenti auparavant »

Ressens-tu une pression particulière à l’idée d’intégrer ce groupe autour de Thibaut ?

Quand on voit l’ossature de l’équipe du Tour de l’année dernière, il n’y avait pas énormément de changements possibles. Il apparaissait compliqué d’entrer dans un groupe si soudé et si fort, mais j’avais dit dès le début de saison que je voulais l’intégrer et disputer cette course. Si je l’ai dit, c’est aussi car on en avait parlé ensemble dans l’équipe et qu’on avait jugé que je pouvais être prêt. Maintenant, être sélectionné est loin d’être une finalité. Le vrai objectif est d’être le plus fort possible le jour du départ de l’épreuve. Il faut savoir profiter des émotions qu’une sélection au Tour procure, mais il faut aussi savoir passer à autre chose et se recentrer sur le travail pour arriver au meilleur niveau. Pour moi, cette sélection s’accompagne forcément d’une certaine pression sachant que je n’ai pas fait partie de l’aventure en 2019. Ils ont pris des automatismes et vécu des choses ensemble. Ce sera donc à moi de m’adapter au groupe et non l’inverse. Les courses de préparation m’aideront en cela. Je vais pouvoir m’installer tranquillement, mais il est évident qu’il faut réussir à trouver sa place quand on intègre un groupe. J’ai forcément une petite pression, mais elle est plutôt positive dans la mesure où on se présente avec un grand objectif.

Est-ce grisant de faire partie d’une telle aventure ?

Je pense que ce sera d’autant plus fort quand on sera rassemblés, mais il est vrai que je ressens quelque chose que je n’ai jamais ressenti auparavant, car je n’ai jamais participé à un Grand Tour auprès d’un leader qui peut jouer la victoire finale. Participer à une si grande épreuve avec autant de pression, c’est quelque chose que j’ai envie de découvrir avec beaucoup d’intérêt. Lorsqu’on est équipier d’un coureur qui peut gagner la plus grande course du monde, ça ne donne envie que d’une chose : être le meilleur possible pendant l’épreuve et se surpasser pour lui. On n’a pas ce genre d’opportunités tous les ans. On n’a évidemment pas autant de pression que Thibaut, mais on s’en met quand même une importante pour l’aider à réaliser son rêve et celui de l’équipe.  On est tous conscients d’avoir une place importante auprès de lui. Les sept coureurs qui seront à ses côtés se seront mis autant de pression que lui en amont, car on sait c’est un passage obligé pour réussir. La différence est que lui devra aussi supporter la pression extérieure.

« J’espère que le Tour me fera passer un palier et m’ouvrir des opportunités »

À quel rôle t’attends-tu au sein du groupe ?

Comme je l’ai dit, ce sera à moi de m’adapter. Pour le moment, je ne sais pas encore quel travail précis je devrai accomplir. Je n’ai pas pu en parler avec tout le monde car nous n’avons pas eu de stage, de rassemblement, et ma sélection n’a été confirmée qu’il y a peu. Ceci étant dit, je pense que l’équipe connait mes capacités. Ils savent ce que je suis capable de faire. Je suis dans l’équipe depuis trois ans, ils connaissent mes points forts et mes points faibles. À partir de là, je sais qu’ils trouveront un rôle qui me permettra d’aider Thibaut à 100% et dans lequel je m’épanouirai.

Faire le Tour, c’est aussi l’occasion pour toi de passer un nouveau cap ?

Clairement. J’espère que ça pourra non seulement me faire passer un palier pour la fin de saison, mais aussi que ça m’ouvrira des opportunités pour les années à venir. J’espère que le Tour va me rendre plus performant. De ce qu’on m’a dit, il est bien différent des autres courses. Il y a une pression émotionnelle bien plus importante et beaucoup de paramètres externes à gérer. Les à-côtés sont démesurés par rapport aux autres courses. C’est sur ce point que je vais pouvoir progresser, car il faut le vivre pour l’assimiler. Grâce au Giro l’an passé, j’ai pu situer mon point de départ sur les grandes courses par étapes. De ce point de vue, j’ai acquis une vraie expérience et j’ai appris à me connaître pendant trois semaines. À la fin de l’épreuve, je savais que j’étais capable de faire des choses que je ne me sentais pas forcément capable de faire au début. Je serai donc au départ du Tour avec beaucoup moins de doutes que si je n’avais couru aucun Grand Tour auparavant. En revanche, le Tour va m’apporter sur beaucoup d’autres aspects, c’est évident.

Le but est-il aussi d’observer et d’apprendre d’un leader comme Thibaut ?

C’est évident. C’est quelque chose que je n’ai jamais vécu et je ne peux donc qu’apprendre de ce Tour et de cette situation. Je pense que je vais voir des choses que je n’ai jamais vues. Il y aura énormément de monde autour du bus, beaucoup de pression sur les épaules de Thibaut. C’est dans ces moments-là qu’il sera important de pouvoir apprendre de sa gestion. Ce sera un apprentissage continu. Au début de sa carrière, Thibaut lui-même a pu avoir des difficultés à pouvoir gérer tout ça, mais il a muri et il est désormais très fort dans la gestion de la pression et de ses émotions. Il dit lui-même qu’il aurait aimé avoir au début de sa carrière quelqu’un comme ça, un leader de Grand Tour, dont il aurait pu s’inspirer, car il aurait gagné énormément de temps. Si lui le dit, ce n’est pas un hasard.

« Il y aura de belles opportunités sur les Classiques, et il faudra les saisir »

Avec Thibaut, vous n’avez jusque là que très peu couru ensemble…

On se connait quand même un peu. On a fait quelques courses et on s’entend très bien. Quand je suis arrivé dans l’équipe, j’étais souvent avec David, dont il était proche, et on a bien accroché. Je ne le connais pas encore extrêmement bien car j’ai peu d’expérience en course avec lui mais je ne me fais pas trop de soucis. On a des caractères qui, je pense, se correspondent bien. Ça va se faire naturellement et rapidement. Pour ce qui est des automatismes, la Route d’Occitanie, le Critérium du Dauphiné voire les championnats de France permettront de les peaufiner. Mine de rien, ça fera près de dix jours de course, qui plus est dans un état de préparation relativement identique. Les automatismes qu’on prendra à ce moment-là seront donc les mêmes sur le Tour. Et puis, pour le peu que j’ai couru avec lui, et de ce que j’ai vu à la télé, je sais déjà ce qu’il veut et ce qu’il aime en course.

Après le Tour, ce sera à ton tour d’endosser des responsabilités lors des Classiques …

C’est vrai, je m’en réjouis, et j’espère aussi que le Tour me donnera beaucoup de force pour pouvoir enchaîner avec les Classiques. En tout cas, c’est selon moi la meilleure préparation possible. Ce sera extrêmement important de bien récupérer après le Tour et il faudra être à fond dans son métier pendant trois mois au risque de ne pas tenir toute la fin de saison. C’est bien ce que je compte faire. Avec le Tour dans les jambes, je pense qu’il y aura de belles opportunités sur les Classiques, et il faudra les saisir à 100%. Je crois qu’il est possible d’être performant sur toute cette période. J’ai de bonnes facultés de récupération et je n’ai aucun mal à me motiver. La différence se fera sur la « recup » entre les courses. Entre la reprise au 1er août et la fin des Classiques fin octobre, ça fait quasiment trois mois non-stop. C’est relativement rare d’enchaîner autant lors d’une saison normale. À vrai dire, ça me fait penser à mes années amateurs, quand on était en course tous les week-ends. C’est d’ailleurs dans cette optique de prendre plus de caisse, d’enchaîner plus facilement et de récupérer plus aisément que j’avais effectué ma dernière année chez les amateurs.

Comment fait-on aussi pour enchaîner des courses aussi diverses que le Tour et sa haute-montagne, les Ardennaises et les Flandriennes?  

Ça peut être compliqué, effectivement (rires). Je pense surtout que le switch doit se faire dans la tête. Pour les jambes, je ne m’inquiète pas. Elles seront bonnes à la sortie du Tour. Je compte aussi travailler mes qualités comme l’explosivité avant le Tour afin d’être prêt lorsque les Classiques se présenteront. Mais ce sera certainement différent de d’habitude. Je pense que le Tour des Flandres et Paris-Roubaix ne se dérouleront pas comme on y est habitué. Tout le monde sera forcément en fin de cycle et il y aura de fait de grosses différences. Ça ne me fait pas peur d’enchaîner, il faudra simplement être mentalement prêt à partir à la guerre. Et puis il est plus simple de passer du coup de pédale de montagne à celui des Classique que l’inverse. Le mouvement est plus souple, les paramètres plus simples à absorber. L’enchaînement sera aussi plus sympa dans le sens Tour-Ardennaises-Flandriennes, en cela que les Ardennaises apparaissent comme une transition parfaite entre les courses montagneuses et les Flandriennes. Je n’aurais pas eu le même discours si les Flandriennes étaient placées avant. L’adaptation au terrain se fera plus dans la douceur.

« Cette fin de saison sera une sorte de point de départ »

Paris-Roubaix ne figurait pas à ton programme initialement. Pourquoi a-t-il été ajouté ?

Toujours dans cette démarche d’apprentissage, de découverte. Faire les Ardennaises, c’était logique. Je voulais aussi maintenir le Tour des Flandres à mon calendrier et l’équipe l’a très bien compris. Puis il restait Paris-Roubaix… On s’est dit que la coupure pouvait attendre une semaine et que c’était aussi bien que j’en fasse l’expérience dès cette année. Si je suis performant tant mieux, si je ne le suis pas, je ne pourrai qu’apprendre. Certes, ça frotte et c’est dangereux, mais c’est aussi la dernière course de l’année donc on peut y aller sans stress et sans pression. Ce sera vraiment du bonus. Je vais surtout sur les Flandriennes pour observer et découvrir. Ce n’est pas un manque d’ambition pour autant car j’aimerais vraiment être bien sur ces courses et je pense qu’elles peuvent à terme me correspondre.

Cette fin de saison 2020 doit-elle te permettre de te spécialiser par la suite ?

L’objectif n’est pas d’avoir une idée concrète et définie en fin d’année. En revanche, je pense que ça va énormément m’aider dans la conception de mes prochains calendriers de course. Ce sera assez dingue de tout enchaîner : Tour, Ardennaises, Flandriennes. Moi-même, au début, je me suis dit « la vache, ça va être chaud ». Je vais pouvoir enregistrer de nouveaux paramètres et me faire une idée du coureur que j’ai envie de devenir et des objectifs que j’aimerais me fixer. En faisant tout d’une traite, je vais pouvoir me rendre compte de là où je prends le maximum de plaisir et où je me sens capable d’être le plus performant. Il faudra aussi que je sois capable de passer du rôle d’équipier à celui de coureur protégé. Ce sera intéressant, y compris pour la suite de ma carrière. Ce sera une sorte de point de départ. Si je suis capable de supporter cela, ça me rassurerait, me permettrait d’avoir des objectifs plus précis et éventuellement de devenir un coureur encore plus complet que je ne pense l’être.