Entretien avec Sébastion Joly

Sébastien Joly est l’un des quatre entraîneurs de l’équipe FDJ et son retour, au cours de l’hiver, s’est fait naturellement. Coureur, il a défendu les couleurs du Trèfle pendant quatre saisons, de 2006 à 2009, y a gagné de belles courses, Paris-Camembert notamment, avant de prendre une route différente. Sans vraiment couper les ponts d’ailleurs. A 35 ans, il a rejoint le pôle performance de la FDJ et, sous la coupe de Marc Madiot et de Frédéric Grappe, il mesure le travail et les progrès accomplis depuis son départ. En cinq ans seulement.

Bonjour Sébastien, tu es de retour à la maison ?

Oui c’est exactement ça. C’est un retour aux sources.

En cinq ans, l’équipe FDJ a-t-elle beaucoup changé ?

Je l’ai quittée fin 2009. C’était le moment où l’équipe a commencé sa révolution. Là j’arrive, 5 ans après, et je peux dire qu’énormément de choses ont changé et évolué. C’est agréable de retrouver l’ossature et les personnes qui composaient l’équipe, ceux qui en font le côté humain et c’est aussi très intéressant de voir l’évolution générale, notamment avec Frédéric Grappe et Julien Pinot qui ont vraiment donné un grand coup d’accélérateur au niveau du matériel, de l’entraînement et du suivi des coureurs. Il y a un truc tout bête, en 2009 on était une poignée de coureurs à avoir un SRM, aujourd’hui tout le monde en a un…

As-tu regretté de ne pas avoir fini ta carrière de coureur sous ce maillot ?

C’est vrai que j’aurais peut-être souhaité finir à la FDJ mais j’avais connu une année 2010 compliquée, une saison blanche. En 2011 ça allait un peu mieux mais je n’ai pas pu rebondir. Revenir ici, dans un autre registre, ne me déplait pas. De toute façon, il devait être écrit que ma carrière de coureur s’arrête en 2011 et qu’il fallait passer à autre chose. J’ai connu de belles expériences depuis. En 2012 j’ai passé mon brevet d’état pour entraîner et diriger. Puis en 2013, chez Europcar, j’ai été directeur sportif et entraîneur. Ce fut une première grande expérience, j’ai beaucoup appris. Puis l’an dernier, je me suis retrouvé entraîneur indépendant en ayant gardé un noyau de coureurs sous ma coupe, notamment Kevin Reza et ça m’a permis de me spécialiser et de trouver ma voie.

Quand le départ de Jacques Décrion a été acté, il n’y a pas eu de débat, ton nom s’est imposé spontanément…

A ce moment-là, j’ai appelé Frédéric Grappe qui était occupé et n’a pas pu me répondre dans l’instant. J’ai appelé Marc et j’ai bien aimé sa réponse : « C’est Fred qui va décider mais s’il te choisit, je ne m’y opposerai pas ». Du Marc Madiot dans le texte.

Il est vrai que tu avais une relation ancienne avec Fred Grappe ?

On va prendre l’exemple de Julien Pinot, il a appris la méthode Grappe à l’université et par ses études puis sur le terrain avec l’équipe FDJ. Moi, je dispose de la même méthode mais je l’ai apprise sur le terrain, comme coureur avant d’approfondir par moi-même. Je constate qu’il y a une complémentarité importante entre les quatre entraîneurs. Fred Grappe dirige et prend de la hauteur. Julien est dans l’ingéniérie, David Han s’occupe des vidéos et aide Yvon Madiot pour la détection des jeunes et moi je m’occupe des tests de matériel. Julien, David et moi, on a quasiment le même âge, le même état d’esprit, la même envie.

L’équipe a passé un palier depuis 2 ans. L’as-tu ressenti avant de venir ?

De l’extérieur ? Oui. Même en 2013 en étant dans une équipe adverse, je voyais bien qu’au niveau technologique cette équipe avait beaucoup évolué. Dans sa façon d’aborder le contre la montre notamment. L’an dernier, au cours de mon année de transition, j’avais un regard encore plus neutre et je mesurais le travail accompli. Ça me donnait envie.

Il est évident que Kevin Reza t’a suivi…

L’année 2014 m’a permis de prendre le temps de travailler avec les coureurs que j’avais déjà sous la main et de le faire en toute liberté et de façon plus personnelle. Kevin est venu à la maison avant des périodes importantes. On a bien bossé, beaucoup échangé et on avait évoqué la possibilité de la FDJ avant même que moi je sois en contact avec Marc et Fred. Il voulait évoluer, continuer d’évoluer et son transfert s’est donc fait naturellement. J’en suis très heureux. C’est bien de rappeler qu’il n’est pas venu pour l’argent. Ce n’était pas sa priorité.

Kevin s’est révélé au grand public en faisant un excellent Tour de France. Quel est son potentiel ?

Il va falloir qu’il se spécialise. Dans le Tour, on le voyait tous les jours dans plein de registres différents. Il est combatif. Sa grande spécialité, il l’avait montrée dans le Tour du Pays-Basque et dans le Tour de Catalogne, est de rester avec les meilleurs et de faire le sprint dans un petit groupe de 40 ou 50 coureurs. Dans l’avenir, on va le travailler. C’est aussi ce que Marc lui a proposé quand ils ont parlé tous les deux. Kevin a besoin d’un vrai rôle.

Kevin sait tout faire mais il est clairement plus dans le registre d’Arthur Vichot que dans celui de Michael Delage ?

L’avantage, c’est qu’il est différent d’Arthur. Kevin sera fort dans un groupe de 40 à 50 coureurs, Arthur c’est la gamme au-dessus quand il n’y aura plus que 8 ou 10 coureurs, quand ce sera encore un peu plus difficile.

Si on doit comparer, Kevin c’est Darryl Impey ?

Oui c’est ça et c’est vraiment bien qu’il le travaille parce que clairement il sera dans un registre nouveau pour la FDJ. On a besoin de  »scorer’’ partout, Kevin est dans un registre qui faisait un peu défaut à l’équipe qui peut désormais jouer sur tous les tableaux : Arthur est le vrai puncheur, Arnaud Démare le vrai sprinteur, Thibaut Pinot le vrai grimpeur et Kevin passe quand c’est difficile.

Dans l’équipe tu suis d’autres coureurs ?

Oui, une grosse partie des coureurs de classiques. C’est le groupe que Fred avait par le passé. Je bosse sur le matériel et je vais être sur le terrain pour suivre les tests. J’ai aussi quelques jeunes. Cela se met en place depuis le mois de novembre. Au début, il a fallu prendre ses repères. Changer d’entraîneur ce n’est pas évident, certains travaillaient avec Fred Grappe depuis dix ans… Les choses se font naturellement, les deux gros stages de Calpe, dans de très bonnes conditions de travail, ont fait du bien. Chaque entraîneur a une dizaine de coureurs sous la main mais on peut être amené à faire des micro-stages avec d’autres. C’est mieux pour l’esprit du groupe.

Tu te définirais comme un homme de terrain ?

Il est très important d’aller dans les courses. Je m’en suis rendu compte il y a deux ans. Entre le ressenti du coureur la semaine à l’entraînement et ce que tu vois dans la course, il peut y avoir de grosses différences. Certains vont être absolument objectifs dans l’analyse. D’autres vont accentuer ou minimiser. En fait, seule la course permet de mesurer. Dans les Grands Tours et les  »courses objectifs’’, les entraîneurs vont se répartir la tâche. A chaque fois, il y aura deux directeurs sportifs et un entraîneur. Parfois, je vais être directeur sportif, comme dans le Tour de Catalogne.

Quand tu étais coureur de l’équipe Française des Jeux, tu as connu de sacrées personnalités, Philippe Gilbert, Sandy Casar, d’autres encore.

L’équipe actuelle aurait beaucoup plu à Philippe Gilbert. Il est parti chercher ce que l’équipe a mis en place plus tard. La FDJ est plus professionnelle mais elle a gardé son âme et c’est rare. Il n’y a pas beaucoup d’équipes ou de sociétés qui arrivent à évoluer en gardant ses qualités. C’est agréable de revenir et de retrouver les mêmes personnes.

Les coureurs jeunes se rendent-ils compte de la chance qu’ils ont de s’entraîner la semaine en espérant gagner quand de plus anciens, comme toi, le faisaient en se disant que c’était quasi impossible ?

C’est la norme aujourd’hui et il est logique qu’ils n’en aient pas conscience. La norme est que tu peux t’entraîner bien et être performant.

Quand tu as signé ton contrat, ils ne t’ont pas demandé de venir habiter à Besançon ?

Non, non je te rassure… Ils m’ont tendu une perche mais sur le ton de la plaisanterie. Je suis resté dans la Drôme et objectivement c’était le point qui rendait les choses compliquées avec Europcar. Là, c’est un avantage, je suis à 2h30 en TGV du service course où il y a souvent des réunions. Je suis à 3 heures de Besançon en voiture, à moins de 3 heures de Dijon et de chez Lapierre. Je ne suis pas loin de la Côte d’Azur où il y a beaucoup de coureurs… Je suis très heureux.