En haut d’un volcan avec Anthony Roux

C’est un stage pas comme les autres, un stage loin des standards ordinaires, dans lequel Anthony Roux a pourtant bien voulu s’embarquer. Depuis une grosse semaine, aux côtés des poids plumes Thibaut Pinot, David Gaudu et Rudy Molard, le champion de France 2018 avale et dévale les rudes pentes du volcan Teide sur l’île de Tenerife, au large des côtes du Maroc. Pour la deuxième année consécutive, l’équipe Groupama-FDJ y a pris ses quartiers pour un gros bloc d’entraînement en haute altitude, loin de tout. Une expérience toute particulière dont Anthony Roux a bien voulu nous livrer les nombreuses singularités, mais aussi les coulisses, à l’occasion de sa journée de repos.

« Ce n’est pas dans ma zone de confort que je prends le plus de plaisir »

« Je n’avais encore jamais eu l’occasion de venir faire un stage ici au Teide. L’équipe ne l’a mis en place que l’année dernière et ça ne collait pas trop avec mon programme. Et puis c’était très orienté grimpeurs, ils n’avaient pas forcément pensé à moi, assez logiquement. Mais fin 2019, pendant les entretiens, j’ai demandé à en être et l’équipe m’a écouté. C’est très différent des autres stages que j’ai pu faire avec l’équipe, où je retrouvais habituellement des coureurs ayant un profil similaire au mien. Il n’empêche, je suis vraiment content de faire ce stage « à la dure ». J’adore ça ! Ca peut sembler bizarre, mais cette part de souffrance est ce que j’aime avant tout dans le vélo.

J’ai beau ne pas être grimpeur, j’ai souvent fait des stages au Ventoux. Je le montais 2-3 fois dans la journée et j’aimais ça. Ca ne me dérange donc pas d’être ici, il n’y a aucun risque que je pète un plomb. Ce n’est pas une partie de plaisir, c’est évident, car c’est très montagneux, mais c’était ma volonté de tenter quelque chose de nouveau. Ce n’est pas dans ma zone de confort que je prends le plus de plaisir. Ce stage doit aussi me permettre de bien lancer ma saison. De toute façon, quand on se tape quinze jours à monter des cols, ça ne peut qu’être bénéfique pour la suite, et ça met d’emblée un bon coup de boost. Et puis c’était l’occasion de voir si l’altitude me convenait.

« On se croirait parfois dans un film de western »

Notre hôtel est situé à 2100 mètres et des broutilles. En arrivant, je pensais vraiment être en grosse galère en raison de l’altitude. Mais dans la vie de tous les jours, tant qu’on ne fait pas de gros efforts, ça se passe sans problème. On le ressent surtout lorsqu’on part le matin et que l’on doit d’abord monter à 2300 mètres avant de redescendre tout en bas. À froid, on sent très vite qu’on n’est pas opérationnel et qu’il est assez compliqué d’appuyer sur les pédales. Puis, avec le temps, de jour en jour, on sent qu’on passe des « paliers d’altitude », qu’on s’habitue. En plus de l’atmosphère, très différente de celle en France, il y a aussi une vraie différence entre le Nord et le Sud de l’île. Le Sud est plutôt sec et touristique, le Nord pluvieux et vert. C’est du coup un peu compliqué d’aller rouler là-bas.

Mais ce qui frappe, c’est surtout quand on prend de la hauteur et qu’on arrive à plus de 1800 mètres. Là, c’est carrément lunaire ! Il n’y a pas beaucoup de végétation, et quand il y en a, c’est ultra-sec. La dernière éruption remonte à plus de 100 ans (1909, ndlr) mais les restes de lave se sont transformés en roche et tout ça rend le paysage assez singulier. On se croirait parfois dans un film de western. J’ai eu de la chance d’avoir un super temps quand je suis arrivé, un jour avant les autres. J’ai pris mon vélo depuis l’aéroport pour monter et j’ai découvert ce superbe cadre au fil de l’ascension. En revanche, quand il nous arrive de grimper dans le brouillard, c’est tout de suite plus long ! Surtout si l’on n’est pas grimpeur et qu’on ne peut pas profiter un peu du paysage environnant.

L’autre avantage ici, c’est que l’altitude et le volcan étouffent un peu le son. Notre hôtel est en face d’une route, mais quand les voitures passent, on ne les entend pas. Quand on roule, le seul bruit qui arrive jusqu’à nos oreilles, c’est celui de nos roues qui tournent. Ce grand calme, c’est vraiment ce qui marque de suite quand on arrive. En ce sens, c’est vachement dépaysant par rapport à tous les stages qu’on a pu faire par le passé. C’est simple, c’est beau, mais pour nuancer, à la longue peut-être aussi un peu monotone. En vacances, je ne resterais pas plus de 15 jours (sourires).

« Le top, ce serait qu’il n’y ait pas d’internet du tout »

Il ne faut pas non plus croire qu’on est coupé du monde. Grâce à la wifi, on arrive à rester connecté… Le top, en fait, ce serait qu’il n’y ait pas d’internet du tout ! Qu’on puisse simplement appeler sa femme le soir, et puis basta ! Mais je ne suis pas sûr que tout le monde approuverait (rires). Personnellement, ça ne me dérangerait pas de déconnecter un bon coup. Maintenant, il est vrai aussi que sur 15 jours de stage, c’est bien d’avoir de quoi s’occuper, surtout lors des journées de récup’. Car il n’y a quand même pas grand-chose à faire ici. On est près d’un volcan… Il y a que dalle ! Par exemple, le premier supermarché est à une heure de voiture !

Personnellement, je suis content de ne rien faire, ça fait aussi du bien de temps en temps. C’est un stage très posé, on peut rester concentré uniquement sur ce qu’on a à faire. C’est vraiment axé sur le travail et la récupération. Nous coureurs, on a juste à penser vélo, massage et bouffe. C’est super reposant et j’ai l’impression de vraiment bien travailler grâce à cela. En dehors de l’équipe de France féminine, qui est arrivée quelques jours avant nous, on a surtout vu des individualités ici, et pas encadrés comme nous le sommes. C’est simple, il y a soit des coureurs pros, soit des anciens qui viennent marcher et chercher la tranquillité.

« Je finis toujours seul sur le Teide »

Chaque journée est un peu différente, mais de manière générale, on essaie de partir vers 10h, histoire de ne pas avoir froid dans la descente qui nous emmène 2000 mètres plus bas. Une fois au niveau de la mer, le véritable entraînement débute. Ca monte et descend sans arrêt. Je m’accroche aux gars pendant toute la sortie, je ne vais pas me laisser décrocher dans chaque bosse… J’y mets forcément plus d’intensité que mes trois camarades grimpeurs mais je reste au contact. Puis l’entraînement se termine toujours par une montée du Teide, de n’importe quel côté. Et comme il fait jour jusqu’à tard ici, environ 19h, on a relativement le temps pour rentrer.

Du coup, dès qu’on arrive sur la fin, je ne les fais plus chier (sic). Que je sois avec eux ou pas, ça ne change plus rien, et c’est alors parti pour une bonne heure et demie de montée. Ça, il faut bien se le mettre dans la tête (rires) ! Naturellement, je ne peux pas suivre les trois autres quand ils décident d’accélérer, donc je me mets à un bon tempo. Je finis toujours tout seul mais Philippe [Mauduit] ou Julien [Pinot) descendent me voir de temps à autres pour me ravitailler si besoin. J’accepte très bien de ne pas être un Gaudu ou un Molard dans les cols. Je traîne 10 à 15 kilos de plus que les trois mecs qui sont avec moi, et qui sont, accessoirement, dans le top mondial en montagne. Je sais très bien pourquoi je suis là et la différence qu’il existe entre nous. Sur des grosses sorties, je ne suis arrivé que 10 minutes après eux. On a maintenant fait la moitié du stage et je ne regrette absolument pas d’être là.

«  Rudy sort un peu du lot. Les mauvais, c’est Thibaut, son frère Julien, et moi »

Après l’entraînement, on fait généralement une petite collation entre nous, puis massage et repas vers 19 heures. Il y a un petit restaurant ici, c’est assez familial. L’hôtel est simple mais reposant, juste ce qu’il faut. On termine toujours la journée sur un jeu pour décompresser. L’an passé, ils étaient plus tournés Uno. Cette année, on a basculé sur le Jungle Speed, un jeu de cartes avec des couleurs différentes, mais aussi des motifs différents qui prêtent un peu à confusion. Il y a un totem au milieu, et dès que deux cartes identiques sortent, il faut le choper ! Celui qui l’attrape donne ses cartes à l’adversaire et le premier qui n’en a plus a gagné. C’est simple et c’est assez marrant. Et bien entendu, il y a un peu de « fight » ! Le totem part souvent dans tous les sens !  

D’ailleurs, la première fois qu’on y a joué avec Jacky Maillot, le totem est parti en vrille et il l’a pris dans les lunettes (rires) ! Il a failli y avoir de la casse mais ça part surtout en rigolade la plupart du temps. On fait généralement 3-4 parties tous les soirs et il faut dire que Rudy sort un peu du lot. Les mauvais, c’est Thibaut, son frère Julien, et moi. C’est super agréable d’être en petit comité, c’est plus simple de se retrouver le soir, c’est plus familial. Puis, à 22h/22h30, c’est extinction des feux me concernant, histoire de récupérer un maximum. Les journées passent quand même vite. Il n’y a pas non plus trop le temps de s’embêter.

« Tout le monde est là pour s’investir »

Nous sommes sept à faire le stage du début à la fin. Les quatre coureurs, deux kinés ainsi que Julien Pinot qui est notre entraîneur référent. Notre directeur sportif Philippe Mauduit va repartir un peu avant la fin. Le docteur Jacky Maillot est resté cinq jours, notre ostéopathe pendant trois jours. Un mécano était là les trois premiers jours et il reviendra sur la fin. En tout et pour tout, il y a seulement douze personnes de l’équipe qui transitent par l’hôtel. C’est vraiment restreint. On ne se retrouve pas à 80-100 personnes comme sur d’autres stages.

L’avantage, c’est qu’on est tous des mecs assez simples et pas compliqués ici, y compris parmi le staff. Et surtout, chacun sait pourquoi il est là. Pour s’investir. Débrancher de sa vie personnelle et s’occuper pleinement du groupe, c’est aussi une performance de la part des membres du staff. Après, il y a forcément des moments dans la journée durant lesquels on aime se retrouver avec soi-même. C’est important également. Bien qu’on s’entende tous très bien, et que ce n’est pour personne une contrainte ou une corvée d’être là, on a aussi besoin de faire un petit break avec le groupe et prendre des nouvelles de la famille.

« À la maison tu es Papa, quand tu pars, tu essaies de ne penser qu’à toi »

C’est très dur, parfois, d’associer vie de famille et vie de cycliste quand on a des enfants. C’est plus simple quand on est « juste » en couple. Maintenant, je dois prévoir ma sortie pour revenir à temps chercher les gamins à l’école, puis il faut s’occuper du goûter, du bain etc. La journée ne se limite pas à l’entraînement et c’est super fatiguant. Ca peut paraître un peu cruel de dire ça, mais être ici, sur ce volcan, ça me permet de vraiment bien récupérer. Depuis que je suis Papa, j’ai l’impression de davantage récupérer quand je suis en dehors de la maison que quand j’y suis. Ca fait aussi du bien de penser à soi.

Heureusement, j’ai la chance d’avoir une compagne qui va vraiment dans mon sens et qui comprend tout à fait. Il faut simplement réussir à trouver l’équilibre, créer la double casquette. À la maison tu es Papa, quand tu pars, tu essaies de ne penser qu’à toi. C’est dur à concevoir quand tu ne sais pas ce que c’est, mais je pense que pour être performant sur le vélo, c’est ce qu’il faut faire au moins quelques années pour ne pas avoir de regrets par la suite. Le niveau est maintenant tellement élevé que pour performer, il faut s’investir. Ce n’est pas toujours simple mais il faut se le mettre dans la tête ».