« Avant, j’avais peur d’avoir beaucoup de responsabilités… »

Grand artisan des succès de David Gaudu sur la Vuelta l’an passé, Bruno Armirail a incontestablement franchi un nouveau cap en 2020, dans une saison qui l’a également vu décrocher une médaille de bronze au championnat de France du chrono. De retour à la compétition ce vendredi sur le Tour des Alpes Maritimes et du Var, auprès de son acolyte breton, le natif de Bagnères-de-Bigorre s’est longuement livré dans cet entretien sur l’évolution de sa carrière, et la suite qu’il aimerait désormais lui donner.  

Bruno, comment as-tu passé l’hiver ?

Il a été plus court que d’habitude. La Vuelta s’est terminée le 8 novembre et j’ai repris le 10 décembre, ce qui est bien plus tard que la normale. Dans un premier temps, je n’ai pas pu beaucoup rouler chez moi en raison de la météo. Je ne voulais pas prendre de retard non plus, alors j’ai d’abord fait un stage perso en Espagne fin décembre-début janvier. J’avais aussi besoin d’accumuler les kilomètres avant le stage de Tenerife, où je suis personnellement resté 18 jours. Nous sommes arrivés là-bas avec Simon [Guglielmi] le 14 janvier. Nous n’étions que tous les deux au début, puis Rudy [Molard] est arrivé le 18. David [Gaudu] et Valentin [Valentin] nous ont rejoints le 19, au lendemain de la présentation de l’équipe. L’objectif principal était de faire du foncier, surtout pour David et moi-même étant donné qu’on avait terminé notre saison assez tard. C’est seulement sur la toute fin qu’on a fait quelques intensités.

« Si l’altitude marche pour les autres, pourquoi pas pour moi ? »

C’était une première pour toi sur le Teide ?  

Oui, mais j’avais déjà fait de l’altitude à deux reprises l’an passé, à Tignes et au Pic du Midi. Le Teide est particulier dans la mesure où, lorsqu’on est en bas, il faut deux heures pour remonter. Il y quand même quarante kilomètres d’ascension, ça fait un bout. On ressent l’altitude surtout lorsqu’on fait des sprints en haut, le manque d’oxygène est plus apparent. Une fois à l’hôtel, en revanche, on ne le distingue pas tant que ça. Du moins, c’était mon cas. L’an passé, j’avais fait le Pic du Midi à quasiment 2900 mètres, et le manque d’oxygène y est plus important.

Comment t’es-tu retrouvé en stage au Pic du Midi ?

La base de tout, c’est que je voulais tenter l’altitude. En juillet, j’ai eu l’opportunité de faire trois semaines à Tignes. Ça n’a pas trop mal marché pour mes premières courses, alors on a voulu remettre ça pour la Vuelta. Sachant que le Pic du Midi se trouve juste à côté de chez moi, je me suis dit que ça pouvait être une option. J’ai fait les démarches avec la mairie de Bagnères-de-Bigorre, où j’habite, puis j’ai rencontré le directeur du Pic du Midi qui m’a donné son feu vert. Par le passé, l’équipe de France d’escrime y avait également séjourné pour préparer les Jeux Olympiques. Le fait que ce soit aussi proche de la maison a aussi facilité les choses pour l’entraînement : je connais tous les cols alentour par coeur. L’objectif n’était pas forcément d’aller aussi haut mais ça s’est fait comme ça. Ce n’était que pour dix jours, ça valait la peine d’essayer. J’étais d’ailleurs bien suivi par mon entraîneur et le docteur de l’équipe, à distance. Je transmettais toutes mes données quotidiennement. Je n’ai pas eu de problème, en dehors du fait qu’il y a deux jours où il n’a pas été possible de descendre. Il y avait beaucoup de vent, le téléphérique était inutilisable. Avec mon entraîneur, on avait donc décidé que je prenne le home trainer et que je reste en haut. Là-bas, j’ai tout connu : grand beau, gris, pluie, neige, vent. En dix jours, j’ai vu défiler tous les paysages. Mais surtout, j’ai ressenti sur la Vuelta que ce stage m’avait fait beaucoup de bien.

Pourquoi t’être mis à l’altitude l’an passé ?   

J’avais cette idée en tête depuis un moment, mais elle était difficile à mettre en place en raison de mes programmes de courses. En 2019, c’était trop compliqué. Si nous avions eu une saison normale l’an passé, je ne sais même pas si j’aurais pu le faire. C’est l’absence de courses qui m’a permis de faire le stage à Tignes. L’expérience a vraiment commencé à ce moment-là. On a profité des circonstances pour se lancer. Ça a finalement porté ses fruits en août et septembre puis j’avais 15 jours de trou entre Tirreno et les Ardennaises. On s’est dit que ça valait le coup de renouveler l’expérience en vue de la Vuelta. Aujourd’hui, beaucoup de coureurs font de l’altitude, quasiment tous les meilleurs, et certains en tirent de vrais bénéfices. Alors si ça marche pour les autres, pourquoi ça ne marcherait pas pour moi ? Ça peut s’avérer être un vrai plus, et à notre niveau, il faut mettre toutes les chances de son côté.

« Les meilleurs équipiers du monde sont ceux qui sont les plus polyvalents »

Cette démarche s’inscrit-elle aussi dans une volonté de progresser en montagne ?

Clairement. J’avais envie de retrouver de bonnes capacités dans ce domaine. J’étais plutôt bon grimpeur chez les Amateurs, même si ça n’a rien à voir avec les pros. Depuis que je suis arrivé dans l’équipe, j’ai toujours dit à mon entraîneur (David Han) que j’aimerais grimper comme je grimpais avant. J’ai certes plus de forces sur le plat, mais je voulais retrouver ce coup de pédale en montagne. C’est pour cette raison que j’en fais beaucoup désormais. Maintenant, je ne suis pas non plus un grand grimpeur. Je suis loin d’être un David ou un Thibaut, mais il est certain qu’avoir fait ces stages, que d’enchaîner les cols à la maison, ça ne me fait pas de mal dans cette optique. Ça ne fera pas de moi un vainqueur du Tour, il faut être réaliste, mais ça me permettra à coup sûr d’être plus performant dans les cols.

Pourquoi avoir voulu ajouter cette corde à ton arc ?

Car les meilleurs équipiers du monde sont ceux qui sont les plus polyvalents. Être équipier sur le plat, c’est très bien, mais si on veut vraiment faire partie des meilleurs, il faut aussi passer les cols. J’ai conscience de ne pas être trop mauvais en chrono, mais de là à gagner tous les chronos si je m’y investis complètement ? Je n’en suis pas certain. Alors je me suis dit : « Pourquoi ne pas essayer de retrouver un bon niveau en montagne ? ». Je ne veux pas perdre ma force non plus, car c’est un vrai atout sur le plat, mais si je parviens à retrouver un bon coup de pédale en montagne, ça deviendrait un réel avantage par rapport à d’autres coureurs. Sur la Vuelta par exemple, c’est grâce à ça que j’ai pu être utile à David. Si j’avais roulé sur le plat mais que je n’avais pas passé le premier col, je n’aurais pas servi à grand-chose. Sur les Grands Tours, un très bon équipier doit être polyvalent.

Est-ce donc vers ce rôle et ce profil que tu souhaites tendre ?

Exactement. Je sais très bien que je ne serai pas un grand leader. Je n’ai pas les capacités pour l’être, il faut avoir les pieds sur terre. Depuis que je suis arrivé dans l’équipe, je sais que sur les très grandes courses, mon rôle sera celui d’équipier. C’est pour ça que j’ai voulu développer ces qualités, pour être l’un des meilleurs dans mon domaine. C’est un rôle qui me plait et qui m’a toujours plu, même lorsqu’au début, dans des circonstances différentes, je roulais pour Marc  [Sarreau]. À part sur une course d’une semaine avec un chrono, comme Tirreno-Adriatico l’an passé, je sais que je ne pourrai pas être leader, mais mon rôle actuel me suffit largement.  

« Je mets toutes les chances de mon côté »

À bientôt 27 ans, as-tu la sensation d’avoir trouvé ta place dans le cyclisme pro ?

Oui, mais il n’y a plus de temps à perdre. On sait très bien que quand on arrive chez les pros à 24 ans, c’est déjà vieux. Maintenant, les jeunes passent pro à 19-20 ans. Je ne suis pas non plus l’un des plus anciens sur le vélo, j’ai commencé assez tard, mais il me faut tout optimiser au maximum. Je ne me mets pas de pression, mais je sais que mes plus belles années sont là, et comme je l’entends souvent, la fin de carrière arrive plus tôt qu’on ne l’imagine. Quand je pense au fait que je débute ma quatrième année dans l’équipe, je me dis quand même que ça passe vite. C’est aussi la raison pour laquelle je mets toutes les chances de mon côté pour être le plus performant possible et ainsi faire la meilleure carrière possible.

Sens-tu encore avoir une grosse marge de progression ?

Je l’espère, surtout. On ne peut jamais le savoir à l’avance, mais il faut constamment repousser ses limites, et c’est ce que je fais depuis que je suis arrivé dans l’équipe. J’espère pouvoir continuer à progresser encore au cours des 3-4 prochaines années. Je suis arrivé assez tard au plus haut-niveau, j’ai été blessé pendant très longtemps (triple fracture de la rotule en 2015, ndlr). Mon corps a été mis au repos forcé et j’ai perdu beaucoup de temps : deux ans à vrai dire. Je n’ai pratiquement pas couru pendant tout ce temps-là. Et aujourd’hui encore, ça m’embête parfois. J’aurais bien aimé voir ce que ça aurait donné sans cet accident, voir quelle aurait été ma valeur, voir ce qu’aurait été une carrière sans douleurs, sans penser constamment à la position sur le vélo, aux réglages des cales. Je n’avais pas ce genre de problèmes avant, mais j’ai maintenant parfois mal au genou si certaines choses ne sont pas bien ajustées. Ce sont de petits détails, mais ça engendre forcément des regrets. Parfois, j’ai des douleurs et il faut mettre de la glace. Il faut que je fasse de la rééducation l’hiver. Tout cela est une perte de temps, mais c’est comme ça.

« C’est grâce à l’équipe que je suis là aujourd’hui »

Même en repartant de zéro, as-tu toujours cru en ta possibilité de passer pro ?

Tout le monde me dit que je suis reparti de zéro, mais pour moi, je suis reparti de – 10. Celui qui repart de zéro a ses deux jambes en parfait état. Moi je repars de zéro mais avec des douleurs et un petit handicap musculaire. Donc c’est pire que zéro. On repart du fond du trou. Mais oui, j’y ai toujours cru, sinon je ne serais pas là où je suis en ce moment. J’ai fait ce qu’il fallait, et évidemment ça s’est beaucoup joué dans la tête. Peut-être que certains auraient lâché, mais je me suis dit que je pouvais y arriver. J’ai mis toutes les chances de mon côté, j’ai tout fait pour pouvoir réussir et je suis aujourd’hui très content d’avoir réussi. Mais c’est clair que ce n’était vraiment pas gagné. Si on m’avait dit le jour de mon accident « tu feras la Vuelta un jour », je ne sais pas si je l’aurais cru. Alors, quand j’ai eu l’opportunité d’être stagiaire dans l’équipe en 2017, c’était déjà un énorme soulagement. Puis, quand j’ai signé mon contrat, c’était une vraie libération. J’avais certes fait quelques résultats, mais je commençais à perdre espoir car je commençais à être un peu vieux. L’équipe m’a offert une très belle opportunité, et pour ça, je la remercie encore aujourd’hui. J’en serai toujours reconnaissant. Ils m’ont donné ma chance et ont pris le pari de miser sur moi.

Aujourd’hui, eux aussi te remercient sans doute…

Peut-être, mais c’est grâce à eux que je suis là. S’ils n’avaient pas été là, au moment où on se parle, je ne serais pas pro.

Tires-tu un peu de fierté de ton parcours ?

Je ne suis pas une personne fière. Ce que j’ai fait jusque là est correct, et je suis content de mon début de carrière, mais je n’ai encore rien gagné. Ce sera peut-être pour cette année, mais je suis pour l’heure très épanoui dans ce que je fais, dans mon métier, dans ce que j’accomplis pour mes leaders.

La saison 2020 a-t-elle agi comme un vrai déclic pour toi ?

Ça a plutôt été une bonne année, c’est vrai, dès le début de saison en Australie (4e à Willunga Hill sur le Tour Down Under). J’ai ensuite fait l’UAE Tour avec David alors que ce n’était pas prévu. Après le confinement, j’ai fait la Route d’Occitanie avec Thibaut puis j’ai été appelé au dernier moment pour faire le Dauphiné, toujours avec Thibaut. Pour moi, c’était quelque chose d’entrer dans ce groupe-là. J’ai commencé à voir que ça prenait un petit peu. Sur le championnat de France, j’ai aussi constaté que mes responsabilités évoluaient. D’habitude au briefing, j’étais nommé parmi les premiers à devoir rouler. Là, j’étais plutôt dans les derniers. J’ai compris que mon statut dans l’équipe avait un peu changé, puis j’ai été premier remplaçant pour le Tour, ce qui a confirmé cette impression. Je me suis ensuite retrouvé leader sur Tirreno puis il y a eu cette Vuelta qui a changé beaucoup de choses.

« 2020 a sûrement changé beaucoup de choses aux yeux de l’équipe »

Tu as pris confiance tout au long de cette saison 2020 ?

Forcément quand ça marche bien, on prend de plus en plus confiance, d’assurance. Mais j’ai surtout confiance en mes leaders, et tout est connecté. Quand on se fait mutuellement confiance, ça ne peut qu’aller dans le bon sens et nous tirer vers le haut. La Vuelta est un cas exceptionnel dans la mesure où David gagne les deux fois où nous sommes échappés ensemble. Ce ne sera pas tout le temps comme ça, mais quand il gagne la première, mentalement ça fait quelque chose. On se dit que le travail qu’on fait est récompensé. C’est un tout. Lui me motivait car il savait que je pouvais repousser mes limites, être encore plus fort, et moi je me répétais qu’il comptait sur moi, qu’il fallait que je fasse tout pour l’aider au mieux. Plus le leader fait confiance à son équipier, plus l’équipier aura confiance en lui-même et en ses capacités.

Tu dis ne pas être une personne fière, mais tes performances sur la Vuelta ne t’ont-elles pas apporté un peu de fierté ?

Bien sûr que j’étais content de moi, mais j’étais plus heureux du fait que David concrétise. C’est surtout cette émotion qui prédomine. L’équipier peut travailler toute la journée, et bien travailler, mais au final c’est la victoire qui compte. J’aurais pu être très fort, mais s’il avait fait cinquième, mon travail n’aurait pas été aussi bien vu. S’il y a la victoire au bout, tout le monde va louer l’équipier. S’il n’y a pas la victoire, personne ne va le relever. Alors oui j’étais content de mes propres performances, mais bien plus du fait qu’il aille au bout.

Sur la Vuelta, as-tu aussi appris à mieux te canaliser ?

Il est clair que la Vuelta m’a beaucoup fait évoluer de ce point de vue là. D’habitude, je serais sûrement parti en échappé à quelques reprises, mais cette fois les directeurs sportifs me disaient : « Tu restes avec David dans le peloton, tu seras le dernier équiper dans le dernier col ». Ça a changé beaucoup de choses. David n’aurait peut-être pas gagné ses deux étapes si j’étais allé dans l’échappée les jours précédents. Sur un Grand Tour, il faut faire attention à tout, y compris aux dépenses d’énergie disons non nécessaires. Quand on s’économise, on a plus de chances d’être performant quand il le faut. Un jour sans peut toujours arriver, mais on optimise quand même nos chances et j’ai bien remarqué sur la Vuelta que ça m’avait servi. Quand on arrivait en montagne, je me sentais plus frais. Mais c’est aussi un rôle que je ne n’avais jamais eu auparavant, et il vient avec une certaine pression : il ne faut pas se louper, être encore présent quand il ne reste que trente mecs. Avant j’étais plutôt parmi les premiers à rouler, à protéger les autres du vent, à se relever. Je n’avais jamais connu ce rôle, mais c’est en fin de compte un rôle que j’affectionne. C’est certes plus de responsabilités, mais c’est aussi gratifiant d’aller loin avec son leader. Avant, j’avais peur d’avoir beaucoup de responsabilités, mais j’aime ça désormais. Surtout, je commence à prendre confiance et voir que je peux le faire. De ce point de vue, 2020 a sûrement changé beaucoup de choses aux yeux de l’équipe. Je vais probablement avoir plus de responsabilités, l’équipe me fait beaucoup plus confiance, et j’en suis très heureux.

« Je me dis surtout que j’ai une chance énorme »

2021 doit donc pour toi s’inscrire dans la continuité de 2020 ?

Complètement, et nous avons créé un vrai lien de confiance avec David. J’ai d’ailleurs exactement le même programme que lui en première partie de saison. Nous avons une bonne complicité, c’est un bon copain, en dehors même du vélo. On a partagé beaucoup de choses ensemble, des victoires notamment. Parmi les quatre à son actif, il n’y a d’ailleurs qu’en Romandie où je n’étais pas présent.

Te concernant, es-tu pressé de décrocher ta première victoire professionnelle ?

Ce n’est pas vraiment une priorité et ça se fait aussi selon les choix de l’équipe. Je fais ce qu’on me demande de faire. Sur la Vuelta, il y avait des étapes faites pour moi, mais je ne pouvais pas partir en échappée, ce n’était pas mon rôle. Il ne faut pas en faire qu’à sa tête. Si on me demande de faire le chrono de Paris-Nice en-dedans car on a besoin de moi le lendemain, je le ferai sans problème. Si un jour on me donne ma chance, j’essaierai de la saisir pour décrocher cette victoire, mais ceci étant dit, je sais aussi qu’avec les responsabilités que je prends désormais dans l’équipe, il sera de plus en plus compliqué d’avoir des opportunités. Je n’y pense pas tant que ça car quand je pars m’entraîner, je me dis surtout que j’ai une chance énorme de pouvoir vivre de ma passion, que beaucoup aimeraient être à ma place. Ce serait une satisfaction personnelle d’avoir au moins une victoire à mon palmarès, mais aujourd’hui je suis juste très très heureux dans ce que je fais.