À la découverte de … Théo Nonnez

À tout juste 21 ans, Théo Nonnez s’apprête à entrer dans sa troisième saison au sein de la « Conti » Groupama-FDJ. Au sortir de deux années mouvementées, l’ancien champion de France juniors a bien l’intention de confirmer le potentiel entrevu depuis ses plus jeunes années. Nous sommes partis à sa découverte.

Le cyclisme est de ces sports dont la pratique et la passion s’inscrivent bien souvent dans une tradition familiale. Partant de ce constat, Théo Nonnez avait toutes les chances de finir sur un vélo. Il n’a pourtant aucun mal à dire qu’il a dans un premier temps complètement ignoré cette discipline pratiquée par son père, Éric, pendant environ vingt-cinq ans. « Ça ne m’intéressait pas du tout, confie-t-il aujourd’hui. Mon père était d’un bon niveau amateur et regardait quasiment toutes les courses à la télé. Mais personnellement, je n’aimais pas ça. J’ai dû l’accompagner plus petit sur des courses, mais je n’en garde quasiment aucun souvenir ». À cinq ans, c’est plutôt vers le football qu’il s’oriente, comme beaucoup de jeunes garçons de sa génération. Le ballon rond demeurera son activité sportive principale pendant huit ans alors que, dans le même temps, le cyclisme ne s’apparentera qu’à une pratique ponctuelle. « Mon père, très porté sur la mécanique, me montait un vélo Bianchi et, 3 ou 4 fois par an, on allait rouler une heure et demie à Longchamp, précise-t-il. Ça n’allait pas plus loin que ça ». À 13 ans, la bascule s’opère lorsque l’amour du foot de ce licencié de l’Entente Sannois Saint-Gratien, honnête club de la région parisienne, s’étiole. « Ce que je préférais, c’était quand on allait jouer entre amis, petits. Lorsque c’est devenu plus concurrentiel, j’ai perdu cet attrait, et je n’avais pas non plus les qualités pour faire carrière ».

Du pot de Nutella au maillot bleu-blanc-rouge

En quête d’un nouveau terrain de jeu, Théo Nonnez retombe finalement, et inévitablement, sur la petite reine, au détour d’un salon des associations où le club du Parisis Athlétic Club 95 lui suggère d’effectuer un essai. Qui s’avère concluant. « Ce qui me manquait au football, je l’ai immédiatement retrouvé dans le vélo, expose-t-il. Il y avait une ambiance familiale qui m’a tout de suite plu énormément. Je suis arrivé en hiver, avec des premiers entraînements en cyclo-cross. J’étais à la rue complet techniquement, mais je prenais vraiment beaucoup de plaisir ». Il débute ainsi son cursus sur deux roues chez les cadets, qui s’accompagne d’un entraînement hebdomadaire auquel il doit désormais s’habituer. « Je me revois rentrer de mes premières sorties et m’allonger dans le canapé avec un pot de Nutella et une cuillère à soupe, s’amuse-t-il. En termes de dépenses caloriques, ça n’avait rien à voir avec le foot ». Dès ses premiers mois de pratique, on lui prête des qualités certaines pour la discipline, mais encore lui faut-il les développer. « J’avais forcément un petit palier à rattraper, mais j’ai senti au fil des week-ends que je progressais en fin de compte assez vite, se remémore-t-il. Si bien que sur la fin de ma première année Cadets, il m’arrivait de jouer la victoire, alors que j’étais lâché dès les premiers tours quelques mois auparavant ». La tendance se confirme la saison suivante, et non seulement est-il capable de se battre pour la victoire, mais il en accroche aussi quelques-unes au niveau régional.

« Je prenais beaucoup plus de plaisir que lorsque je subissais en première année », conçoit-il. Il participe occasionnellement au Trophée Madiot, compétition de référence dans la catégorie, mais sans se démarquer particulièrement. « Je n’ai disputé que 2-3 manches en tout, précise-t-il encore. Cela nécessitait pas mal de déplacements et je ne sentais pas avoir le niveau pour y performer ». Il se dote pourtant d’une confiance à l’échelon national lors des inter-régions en fin de saison. « J’avais disputé et remporté le maillot des grimpeurs. J’ai commencé à me dire que, sans être parmi les tous meilleurs, je pouvais malgré tout jouer un petit peu ». Le véritable déclic n’intervient néanmoins que l’année suivante, lors de sa première année chez les juniors. À la surprise générale, malgré un début de saison encourageant, il s’octroie le titre de champion de France dans la Vienne. « J’ai passé un gros palier entre cadets 2 et juniors 1, et je commençais à être acteur de la course, reprend-il. J’étais souvent en second rideau, mais j’étais là, dans l’ombre des meilleurs. Je savais que potentiellement, sur une course, avec les bonnes circonstances, il y avait moyen de faire un truc. De là à le faire au championnat de France, pour être honnête, je n’y croyais pas trop ». Mais ce 20 août 2016, la « petite flamme » qu’il entretient soigneusement à chaque départ de course – « rien n’est impossible, c’est bien une chose que le vélo m’a appris » – lui donne raison. « Ce jour-là, ça a été une grande leçon, assure-t-il. J’ai beaucoup appris sur moi-même. Ce n’était pas une bonne journée physiquement, mais je me suis accroché et ça a donné le résultat qu’on connaît. Ça reste à l’heure actuelle le plus beau jour de ma carrière, et de ma vie. Je suis tombé dans les bras de mon père, qui était en larmes. Rien qu’à en parler, j’en ai encore des frissons ».

Un éternel insatisfait qui grimpe les marches

Source de fierté personnelle et familiale, ce maillot tricolore, « mythique », lui confère aussi un nouveau statut et lui ouvre naturellement un champ des possibles jusqu’alors presque inconnu. « C’est à ce moment-là que je me suis dit que je pouvais faire quelque chose si je continuais de bien m’impliquer », poursuit-il. Une démarche « professionnelle » d’autant plus renforcée par sa volonté d’affirmer sa valeur au sortir de son sacre « surprise ». « J’ai peut-être été trop attentif à ce qui se disait autour de moi et j’avais envie de prouver que je méritais ce titre. J’ai encore passé un cap pour ma deuxième année Juniors, je me suis beaucoup plus investi, j’ai été beaucoup plus sérieux et je suis arrivé en début de saison avec le couteau entre les dents ». S’il essuie d’abord quelques déboires de divers natures, il remet très vite les pendules à l’heure en remportant la première manche de la Coupe de France, les Boucles Cyclistes Sud-Avesnois, avant d’enchaîner avec une douzième place sur la Course de la Paix, deux podiums d’étape et une deuxième place finale sur le Tour des Pays de Vaud, épreuve de la Coupe des Nations, ou encore une septième place au général du Grand Prix Rüebliland. « À partir du moment où je me suis imposé avec le maillot bleu-blanc-rouge, j’ai été libéré d’un certain poids et le reste n’a été que du bonus, complète-t-il. Ceci dit, je ne peux pas dire que c’était au-delà de mes espérances, car j’ai toujours une très haute attente de moi-même, je suis très souvent insatisfait. Si j’avais gagné une étape au Pays de Vaud, j’aurais sans doute regretté de ne pas en avoir gagné une deuxième… Je suis comme ça ».

À l’aube de son entrée dans les rangs espoirs, son potentiel est quoiqu’il en soit confirmé, et désormais soutenu par le programme cycle-formation (à l’époque financé par la Fondation FDJ), dont Nicolas Boisson s’est fait l’intermédiaire. Il quitte alors son club d’origine, qui lui a « fait aimer le vélo », pour rejoindre la bien-connue DN1 de Nogent-sur-Oise, avec qui il ne tarde pas à s’exprimer malgré une concurrence plus rude et souvent plus expérimentée. S’il prend certes « quelques belles fessées », il poursuit sa progression et demeure souvent acteur des épreuves auxquelles il prend part, tout cela avec une pensée bien ancrée dans un coin de sa tête. « J’avais pu faire le stage à Calpe en début d’année 2018 avec l’équipe Groupama-FDJ, se remémore-t-il. Je commençais à avoir un pied dans le moule mais l’objectif de la WorldTour semblait tellement loin, je débarquais seulement chez les Amateurs. J’avais encore beaucoup à prouver mais je me souviens qu’on nous avait évoqué un projet d’équipe continentale pour 2019. Clément [Davy], Simon [Guglielmi] et Alexys [Brunel] étaient là, et on s’était regardés dans le blanc des yeux, comprenant la super opportunité que ça pouvait être. Pour moi, tout s’imbriquait parfaitement. J’arrivais au bon endroit au bon moment ». Si ces contacts pour accéder au niveau supérieur ont pris de la consistance au fil de d’année, c’est aussi parce qu’il s’est affirmé comme l’un des meilleurs Espoirs 1, allant chercher une solide sixième place au championnat de France avant d’enlever sa première « Elite Nationale » à Blangy-sur-Bresle.

Conti, An 1 : Entre « petit nuage » et « bout du rouleau »

Le chemin pré-tracé vers le professionnalisme, via la Conti tout juste mise sur pied, se concrétise alors à ses 19 ans. « C’est toujours quelque chose d’exceptionnel de signer un contrat pro, mais ça se rapprochait plutôt du soulagement que de la surprise dans la mesure où je pensais avoir ma place, expliquait-il. Quand j’ai signé le contrat néanmoins, et que j’ai compris que c’était fait, je me suis pris un petit coup derrière la tête. Jusque là, je m’étais un peu laissé porter, je surfais sur la vague. Désormais, j’étais dans le vif du sujet. Au fond de moi, je voulais évidemment faire une carrière mais je ne m’étais en fait jamais vraiment posé la question. C’était un sentiment spécial, et l’air de rien, j’ai réalisé que j’étais un peu en train de vivre mon rêve ». Le Francilien intègre dès lors la toute première cuvée de l’équipe continentale Groupama-FDJ. « Aux anges » au sein de cette structure où tout est optimisé, il n’est pas pour autant dépaysé, évoquant le rôle d’antichambre joué par la Fondation FDJ en amont de la Conti, comme cette dernière peut l’être pour la WorldTeam. « J’ai vraiment eu une évolution assez fluide avec ce cursus, et je voulais continuer de prendre mon temps pour passer les paliers les uns après les autres ». Mais tout s’enchaîne vite pour Théo Nonnez, qui devient le premier vainqueur de l’histoire de la Conti à l’occasion des débuts de celle-ci sur les Boucles de l’Essor. « Marc Madiot et un représentant de Groupama étaient sur place, rappelle-t-il. J’étais transcendé. On a très bien couru en équipe et c’est moi qui lève les bras au bout. J’étais sur mon petit nuage, mais bien concentré et motivé pour la suite ».

La suite est d’aussi bonne facture, avec une quatrième place sur Liège-Bastogne-Liège venant « confirmer [ses] qualités de puncheur », mais aussi une cinquième, « plus surprenante », au général de la Ronde de l’Isard. « Je me suis découvert des qualités que je n’aurais pas forcément soupçonnées, conçoit-il. Cela venait conclure une première partie de saison assez fructueuse mais paradoxalement, cela a aussi été le début des ennuis ». Le soir-même, conséquence d’une météo exécrable dans les Pyrénées, le jeune homme attrape une sévère gastro-entérite qui le cloue au lit une semaine. Sa préparation pour la deuxième partie de saison s’en voit tronquée et il subit d’abord anormalement sur le Baby Giro : « Je me suis accroché car je n’aime pas abandonner. Avec le recul, je me dis que j’aurais peut-être dû, mais c’était une trop belle course pour la quitter comme ça ». Le contrecoup n’en est que plus violent un mois plus tard sur une autre épreuve prestigieuse, le Tour de la Vallée d’Aoste. « Ces courses sont tellement exigeantes que si tu n’es pas à 100%, c’est compliqué d’exister, glisse-t-il. Ça a été un supplice et j’arrive hors délai quand mon coéquipier Kevin Inkelaar gagne. J’étais au bout du rouleau ». Son arrivée pour la gagne (7e) au Grand Prix de Nogent-sur-Oise n’est qu’une maigre consolation en cette fin d’année gâchée par une « accumulation de plusieurs facteurs ».

« J’ai voulu croire que j’étais peut-être grimpeur »

Désireux de remettre les pendules à l’heure dès l’entame de la saison 2020, il se présente « ultra-motivé » sur ses premières courses. Il est certes piégé par les bordures au Ster van Zwolle mais s’échappe quelques jours plus tard sur Le Samyn. « Physiquement, je m’étais quand même rassuré et je me sentais monter en puissance en vue de mes objectifs, comme les Classiques ». Une pandémie passe par là, et le jeune homme ne peut donc mettre en application ses velléités. « On peut certes dire que le Covid a bon dos, il peut être l’excuse de plein de maux, mais ça ne m’a personnellement pas aidé car j’étais dans cette quête de réaffirmation », souligne-t-il. La reprise n’a pas non plus été source de réussite pour Théo Nonnez, qui reconnaît une part de responsabilité. « Vu le nouveau programme, je me suis dit qu’il fallait que je pousse mes petits talents de grimpeur, mais je ne m’y suis pas forcément bien pris et j’ai subi des carences, explique-t-il. J’avais tellement envie de passer le cap que j’en ai trop fait et ce n’était pas la bonne solution. On a fait ce qu’on a pu pour inverser la tendance mais c’était un peu trop tard ». Il y eu certes quelques satisfactions ponctuelles, comme sa participation au titre d’Arnaud Démare, ou bien ses solides prestations au championnat d’Europe ou au Tour du Doubs, mais il a de nouveau pris « un petit coup derrière la tête » sur la Ronde de l’Isard, qu’il espérait symboliquement être un tournant.

Ses dernières opportunités de la saison se sont enfin envolées avec une chute « bête » mais plus grave qu’escomptée au retour d’une longue sortie sous la pluie. « Je me suis dit que j’allais me reposer deux jours et que ça allait le faire, sauf qu’au final, je n’ai pas pu marcher pendant trois semaines ». Le terme d’une saison et demie de galères. « J’essaie de positiver, poursuit-il. Je me rends compte de la chance que j’ai de faire partie de cette structure, de cette équipe, de cette famille. Il y a eu des moments pas faciles, mais qui à coup sûr me serviront pour la suite. Depuis la mi-2019, j’ai sans doute vécu la période la plus dure de ma carrière mais aussi de ma vie en générale alors que, paradoxalement, j’étais pro. Ça m’a forgé et je ne suis déjà plus le même mentalement ». Sportivement aussi, le coureur de 21 ans s’est fixé un cap. « Je me suis toujours cherché pour être honnête, dit-il. J’ai voulu croire que j’étais peut-être grimpeur, mais je me rends compte qu’il faut que je tende vers ce que j’aime faire et là où je me sens le plus fort, à savoir dans les courses de guerriers, de puncheurs : les Classiques. Je pense que j’ai besoin d’aller dans le faux pour entrevoir le vrai. J’ai besoin de faire des erreurs pour avancer et comprendre, et j’apprends sur moi-même jour après jour. C’est aussi le but de la Conti ».

Inspiré par ses copains

En 2021, il disputera ainsi sa troisième saison dans l’équipe, dont il sera l’élément le plus expérimenté, sans perdre de vue son ambition ultime. « Si j’avais un exemple à ce jour dans le vélo professionnel, ce serait Simon Guglielmi, clame-t-il. Cela peut paraître étrange car ce n’est pas encore un grand champion, mais c’est un très bon coureur, et aussi un très bon ami. Avec Kevin et Alexys, il s’agit de coureurs dont le parcours m’inspire, et dont j’aimerais me rapprocher. Ils ont su franchir ce cap, ils s’intègrent très bien dans la WorldTeam, aussi bien humainement que sportivement, et je les trouve vraiment inspirants ». Avec l’espoir de marcher dans leurs pas, il compte accentuer son travail sur ses qualités de bases mais souhaite surtout retrouver une aptitude qui faisait sa force il y a peu. « J’ai connu des pépins qui ont entravé ma régularité depuis un an et demi. J’aimerais maintenant la récupérer pour montrer qu’on peut compter sur moi tous les jours, tout le temps ». Blindé mentalement, conscient des véritables atouts, Théo Nonnez a aussi voulu renouer avec les études, et un BTS en communication, pour retrouver un certain équilibre de vie. « J’ai le sentiment de n’avoir jamais été aussi épanoui dans ma pratique du vélo que lorsque j’avais quelque chose à côté, décrit-il. Même si c’est un plaisir de se lever tous les matins pour faire quelque chose qu’on aime, j’avais peut-être besoin d’un autre objectif. J’ai connu des moments pas simples, des remises en actions et je me suis rendu compte qu’avoir quelque chose à côté aurait pu me servir à avancer plus rapidement. Le premier intérêt de ce retour aux études est mon épanouissement personnel, et par le fait, ma performance. J’ai aussi la chance que mon employeur prenne en charge cette formation. C’est une super opportunité, c’est un projet qui me donne très envie et pour lequel je compte bien m’investir comme il se doit ».