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« Je suis allé au bout des choses ! »

le 16 nov. 2018 - Entretien, Avec Jérémy Roy
Ça passe vite une carrière, même quand elle dure quinze ans. Jérémy Roy, l’un des grands symboles de l’équipe cycliste créée par Marc Madiot il y a bientôt vingt-deux ans a mis un terme à sa carrière, et si le présent immédiat lui permet de vivre de doux moments avec sa femme et ses filles, il est formidable de l’entendre parler de lui et de son passé, de lui et de son avenir. Ce n’est jamais anodin de parler avec Jérémy Roy.

Une dernière semaine inoubliable !

Jérémy, ta dernière semaine dans la peau d’un coureur, de Paris-Tours au Tour de Lombardie, a été magnifique ?

 

C’était intense. Il y a eu un incroyable enchaînement d’émotions. Ce fut une fin de carrière que je n’avais pas imaginée aussi riche. Je ne pouvais pas rêver mieux. C’est exceptionnel d’avoir pu enchainer ces évènements, Paris-Tours tout près de la maison, la semaine en Italie, les victoires de Thibaut Pinot, ma dernière course en France dans le Chrono des Herbiers. D’avoir pu me remémorer les histoires, d’avoir bien profité de la vie de groupe, de la présence du staff et de ma famille aux Herbiers.

 

Et aujourd’hui, ce n’est pas trop le vide ?

 

Il y a eu mon jubilé avec mes supporteurs puis des vacances avec ma famille. Cela fait plus d’un an que je m’y prépare et cette période correspond à ma coupure habituelle. Je n’ai pas eu le temps de m’ennuyer et durant tout le mois de novembre, je suis bien occupé par des sollicitations et des rendez-vous liés au sport. À partir du mois de décembre, je dois trouver un nouveau rythme mais j’ai pas mal de paperasse en retard.

 

Une reconversion à définir...

As-tu une idée de ce que sera ta reconversion ?

 

Je n’ai pas eu le temps d’y réfléchir. Quand j’ai décidé il y a un an que ce serait ma dernière saison, j’étais persuadé justement que j’aurais le temps de réfléchir, de choisir. Puis j’ai préféré être à 200% dans ma saison pour être compétitif, ne pas finir aigri ou aller à contre-cœur dans les courses de fin de saison. Du coup, je ne me suis pas projeté. Ma reconversion est à définir. J’ai quelques pistes.

 

Tu vas donner une continuité à tes études, devenir ingénieur ?

 

Non, pas forcément. J’ai été 15 ans pro, j’ai vu beaucoup de choses, j’ai fait de belles rencontres, j’ai pu côtoyer pas mal de métiers. Je suis intéressé par le monde industriel, par le tourisme industriel. Une fois mes études achevées, je n’ai jamais cessé d’apprendre. C’est vrai, j’ai un cursus de base mais je ne veux pas me mettre sous pression, je l’ai été pendant 15 ans. Cela me fait du bien de profiter de mes filles et de ma femme… Je vais tester plusieurs pistes pour savoir ce que j’aime et où je veux aller.

 

Marc Madiot dit que le cyclisme ne peut pas se permettre de te laisser partir ?

 

Ce n’est pas forcément ma priorité. J’aurais pu travailler pour l’équipe continentale Groupama-FDJ qui verra le jour en 2019, cela m’aurait permis d’apprendre. Pourquoi pas de monter ensuite ma propre équipe… Je ne sais pas si c’est un projet à reporter.

 

Sais-tu ce qui va te manquer le plus de ton « ancienne » vie ?

 

Peut-être faire du vélo, je vais devoir caser de sorties de vélo dans ma vie. Ce serait bien de faire du sport sauf si la reconversion prend tout mon temps. Il va me manquer « l’extra compète », la vie de groupe mais ça peut aussi se retrouver en reconversion. La vie d’hôtel ne va pas me manquer, mais les paysages, la découverte de nouvelles contrées, oui un peu.

 

En menant de front tes études et ta discipline de coureur, tu as connu un début de carrière plutôt atypique ?

 

Oui et non. Je peux dire que pendant ces premières années, je n’ai pas eu une vie extra sportive et une vie extra étudiante. Je devais composer sans cesse, contraint d’aménager mon emploi du temps, je bossais le soir. J’ai un peu sacrifié ma vie étudiante. Je pesais toutes les données, c’était une période encore difficile dans le vélo et j’ai poursuivi mes études, c’était une sécurité. J’ai un peu sacrifié ma vie de cycliste aussi et j’avais conscience de pouvoir faire mieux. Une fois diplômé, je me suis dit que si je n’avais pas de résultats dans les deux ans, je tournerais la page. J’ai fait des résultats, je suis remonté dans les classements, je me suis fait plaisir et j’ai trouvé ma place dans le peloton. En même temps, quand tu ne vas pas vite au sprint, c’est difficile de faire des résultats. Je me savais condamné aux échappées, à être toujours attaquant mais j’ai réussi à signer des victoires et de belles courses. Il est vrai qu’avant mon diplôme je souffrais d’un manque de volume à l’entraînement. Effectuer des saisons pleines a changé la donne. J’ai vécu mes plus belles années de 2011 à 2013.

 

C’est alors qu’est survenu ton problème à une jambe qui t’a handicapé presque tout le temps ?

 

J’ai un problème de jambe depuis toujours. Je suis quasi passé pro avec. Il apparaissait plus fréquemment dans le chrono qui était mon champ de compétence. C’était difficile d’admettre après dix kilomètres que je pouvais compter sur une seule jambe à 100% viable.

 

De belles victoires et des rencontres marquantes !

Quelle fut ta plus belle victoire, celle acquise aux dépens de Voeckler et Tony Martin ?

 

C’était ma première victoire en 2009, dans Paris-Nice et ce fut la seule dans le World Tour, en effet face à Voeckler et Martin mais celle acquise dans le Grand Prix ‘’La Marseillaise’’ en 2011 est aussi belle. La veille, j’avais été le seul à faire la reconnaissance du parcours sous la neige. Nous nous étions échappés à 4 puis à 3 puis à 2 et enfin seul sur un coup technique, en attaquant dans un faux-plat avant de plonger dans la descente vers la Gineste. C’était le Jérémy de chez les amateurs qui se faisait plaisir et réussissait. Je n’oublie pas non plus mon succès dans une étape du Tour du Limousin en 2012 ni celui dans le Tro Bro Léon en 2010 qui avait été tendu jusqu’au bout.

 

Ne pas avoir été champion de France du contre la monde malgré deux podiums et huit Top 10 a été ta plus grande déception ?

 

Il faut vivre avec les déceptions mais vite rebondir pour les oublier, ne pas retenir les mauvais trucs. À la limite, dans un Tour de Picardie, où j’avais été échappé tout seul avant une grosse fringale qui m’avait fait échouer à 1,5 kilomètres de l’arrivée, c’était aussi frustrant. Cela aurait été ma première victoire et ça aurait pu marquer ma carrière. Dans le championnat de France contre la montre, c’est le chrono qui décide. Finir à 12’’ après une heure d’efforts était dur mais j’avais été plus marqué par la remarque d’un membre du staff qui m’avait dit savoir comment gagner par l’amélioration du matériel. De par mes études j’étais intéressé par ça et je lui ai dit « c’est maintenant que j’en ai besoin ». Ensuite, je n’ai jamais été au cœur du développement du matériel mais j’ai participé à l’élaboration du cahier des charges.

 

Depuis, ton équipe a beaucoup progressé, dans tous les domaines avec le nouveau vélo de contre la montre qui est le symbole de cette mutation ?

 

Il y a eu en effet une accélération il y a cinq ans avec l’arrivée des jeunes de grand talent devenus de grands leaders. L’équipe a alors basculé vers le schéma des grandes équipes, laissant moins de place aux équipiers et aux échappées. D’un point de vue des équipes étrangères, les Français n’avaient pas ce schéma et ne couraient pas en équipe. Quand ils signent chez nous, les étrangers sont surpris, ils ne s’attendent pas à trouver une telle organisation en interne et une telle qualité de matériel.

 

Quels sont les personnages qui ont marqué ta carrière ?

 

À mes tous débuts pros, Jean-Cyrille Robin. Puis Sandy Casar, j’ai fait beaucoup d’années avec lui, disputé mes premiers Tours avec lui. Il avait la même philosophie que moi, il ne lâchait jamais rien. Maintenant, c’est difficile de garder des liens fréquents avec lui, il est dans son coin. Il y a eu aussi Carlos Da Cruz, il avait du recul sur son métier. Plus récemment, il y a Georg Preidler qui est vraiment super sympa mais en dehors de l’équipe, c’est difficile de connaître les coureurs même si tu les côtoies souvent. Un Adam Hansen, par exemple, j’aurais bien aimé le connaître.

 

Thibaut Pinot, c’est à part ?

 

Au fur et à mesure de nos courses et de nos galères, nous avons appris à nous connaître. Après mes deux dernières courses, il a dit des choses très fortes à mon sujet, après Milan-Turin, puis après le Tour de Lombardie. Il a dit que ses victoires étaient celle de l’équipe au complet et a insisté sur ma présence. Il me les a dédiées et c’était très touchant. Hors compétitions, lui et moi ne nous appelions jamais mais je dois reconnaître que je n’appelle jamais personne. Je me contente de faire des messages.

 

C’est formidable de te voir tourner la page sans la moindre frustration ?

 

Pour le coup non, je n’en ai aucune, je suis allé au bout des choses et si je n’ai pas obtenu certaines victoires, c’est que je n’en étais pas capable. Je fais confiance à la vie et au destin et ce n’était pas ma destinée.

 

 

Par Gilles Le Roc’h.

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