J’étais là pour gagner, je suis parti très déterminé. À la sortie d’un petit village, on empruntait une descente et je voulais prendre le maximum d’élan pour passer la bosse suivante le plus vite possible. Je suis parti très vite. Trop vite. J’ai atteint une vitesse de 71 km/h ce jour-là, et je devais être légèrement en dessous quand j’ai fait un tout droit dans une courbe, après seulement 500 mètres. J’ai perdu connaissance lors de l’impact et mon cerveau a supprimé les trois dernières secondes de la chute. Je suis parti tellement vite que la voiture suiveuse ne m’a pas vu tomber, et la moto ouvreuse non plus d’ailleurs. Je suis resté inconscient pendant 5 à 10 minutes et ils ont mis environ 15 minutes à me trouver. Je me suis réveillé coincé dans des troncs d’arbre. J’avais très mal à la tête, à la jambe, et ce n’est qu’en me voyant en cuissard que j’ai compris que j’étais à vélo. J’ai essayé de bouger, mais c’était impossible. Ma jambe était pliée entre deux troncs.

Le service médical de la course est arrivé mais n’a pas pu faire grand-chose. Ils ont appelé l’hôpital de Lyon, qui a envoyé un hélicoptère. L’attente a duré près d’une heure mais je n’en ai que très peu de souvenirs. Ils m’ont endormi pour me sortir de l’arbre et m’héliporter, puis je me suis réveillé dans le lit d’hôpital. Ils m’ont opéré du fémur dès mon arrivée. Ils ont ensuite constaté que j’avais quelques vertèbres cassées et que des vaisseaux avaient explosé dans l’intestin. Après deux jours, ils ont dû installer un drain pour extraire le sang. Ma mère et mon frère étaient présents à l’hôpital, mais j’étais sous antidouleurs et je ne pouvais pas vraiment parler. Les trois premiers jours ont été très difficiles car j’étais extrêmement faible. J’étais allongé et je n’avais pas encore de corset, alors je suis resté sans rien faire.

Après une semaine, j’ai été rapatrié à l’hôpital de Dijon pour me rapprocher de ma famille. J’ai aussi perdu onze kilos pendant mes deux premières semaines d’hospitalisation. Pendant la première, je n’avais pas le droit de manger ni de boire à cause des opérations. Ensuite, j’essayais de m’alimenter, mais je n’y arrivais pas. Ils ont identifié un syndrome de pince aorto-mésentérique, et m’ont installé une sonde gastrique pour me nourrir. Ça a duré un mois. Au total, j’ai passé presque six semaines à l’hôpital. Mon quotidien était simple : je me levais, je regardais mon téléphone, puis le Tour de France toute la journée, et je me couchais. Ce n’était pas très fun, mais le Tour m’a au moins permis de passer le temps. En tout cas, j’étais encore très faible. Je tombais parfois dans les pommes en essayant simplement de me lever. Habituellement, à cette période, on fait les moissons avec mon père agriculteur. Au lieu de ça, j’étais cloué au lit. J’appelais très souvent ma famille et ça permettait de remplir les journées.

Très tôt, je me suis informé sur mes blessures. Quand on m’a dit que je devais garder le corset trois mois, je me suis dit que j’allais pouvoir faire le Chrono des Nations. J’étais complètement déconnecté de la réalité, mais je suis toujours resté optimiste. Je n’ai jamais pensé à arrêter le vélo. J’ai toujours voulu revenir le plus vite possible.  En juillet, j’ai recommencé à faire quelques pas, sans vraiment poser le pied, mais c’était déjà une victoire. Début août, je suis retourné à Lyon pour constater l’évolution du fémur. Tout allait dans le bon sens, j’ai pu sortir en fauteuil roulant, et j’en ai profité pour rester dans le coin car ma sœur disputait le championnat de France à La Tour-du-Pin. J’étais encore très assisté à ce moment-là. Me laver était compliqué, et on devait me porter jusqu’à ma chambre. C’était une vraie galère. Fin août, je suis passé aux béquilles, et en septembre, j’ai passé le rattrapage du bac français, que j’avais manqué en juin, et j’ai aussi passé mon permis ! L’examinateur m’a vu arriver avec un corset et des béquilles, il a dû se poser quelques questions, mais je l’ai réussi et j’étais déjà très content de retrouver un semblant de vie normale.

Dès mon accident, le médecin de l’équipe Stéphane Desbuisson m’a informé qu’il pouvait me trouver une place en centre de rééducation à Capbreton, qui est très réputé. J’ai eu de la chance, car bien qu’étant mineur, j’ai pu être admis en hospitalisation complète pendant trois semaines en octobre. Le but de ce séjour était vraiment de réapprendre à marcher, car j’étais encore très limité au niveau du fémur. J’ai énormément travaillé sur ce point et sur le renforcement du dos. J’ai aussi fait beaucoup de séances de kiné, même si on était un peu limité car j’avais encore très mal. On faisait ce que l’on pouvait. Ce séjour était très exigeant physiquement et mentalement. C’est presque « militaire » au centre : on se lève assez tôt et on est très occupé toute la journée pour revenir au plus haut niveau. Je devais aussi trouver des moments pour travailler mes cours durant le peu de temps libre que j’avais. Les journées étaient très chargées.

À la fin de ces trois semaines, je marchais un peu mieux. Il y a ensuite eu le stage administratif à Besançon, et le nouveau docteur Mathieu Le Strat m’a réservé un nouveau séjour à Capbreton pour décembre. En attendant, j’ai repris quelques activités, mais de manière très légère, sans intensité. J’avais déjà fait un peu de home trainer lors de mon premier passage à Capbreton, mais j’ai repris le vélo pour la première fois en extérieur en novembre. C’était très bizarre au début. Je n’étais pas du tout agile et j’avais peur dans les descentes. J’avais forcément un peu d’appréhension, mais ça allait de mieux en mieux au fil des jours. Mentalement, ça m’a fait un bien fou de me remettre en selle, mais physiquement, c’était quand même dur. Je n’étais pas du tout équilibré. J’avais 62% de force dans la jambe gauche, et 38% dans la jambe droite. J’étais à bloc sur un rythme « tranquille ».

Le deuxième séjour à Capbreton était plus centré sur la réathlétisation. Il a duré 19 jours et m’a énormément aidé. L’emploi du temps était encore très chargé et il n’y avait pas vraiment de pause. J’avais kiné et travail individuel le matin, puis home trainer, natation et musculation l’après-midi. Les journées sont très denses, et le soir venu, je peux assurer qu’on s’endort tôt, et qu’on dort bien ! Mais pendant ces semaines, j’ai toujours gardé en tête l’objectif de revenir plus fort qu’avant. C’est ce qui me guidait. À la sortie de ce deuxième séjour, je n’étais évidemment pas à 100%, mais j’étais redevenu un athlète. J’étais extrêmement motivé car j’ai senti que cela m’avait donné un boost, mentalement et physiquement. Les données étaient en progression, et mes sensations aussi.

Après Capbreton, je suis parti en Espagne avec mon frère. On a passé les fêtes de fin d’année là-bas avec ma famille. Puis, je suis resté sur place pendant tout le mois de janvier pour travailler, avec mon frère et quelques amis du vélo. J’ai énormément progressé physiquement grâce à ça. Ma famille a sacrifié Noël à la maison pour que je puisse continuer ma réathlétisation. Je remercie aussi mes parents car ils ont accepté que je reste en Espagne, et c’est ce qui m’a permis de passer un cap. Ils ont été omniprésents de bout en bout, même lorsqu’ils étaient occupés avec les moissons. Les entraîneurs du Programme Juniors ont aussi été d’un réel soutien. Ils sont même venus me rendre visite alors qu’ils n’avaient pas vraiment le droit ! Jimmy Turgis est devenu mon entraîneur en octobre et on se donnait beaucoup de nouvelles. On a créé une belle affinité, dans l’entraînement et en-dehors. Des coureurs aux managers, j’ai reçu beaucoup de messages. L’équipe a fait beaucoup pour moi au début de ma rééducation. Sans elle, je n’aurais pas pu aller à Capbreton, et je lui suis vraiment très reconnaissant de m’avoir donné cette opportunité.

Avec les gars du Programme Juniors, on échangeait sur un groupe Snapchat. Pendant l’été, ils m’envoyaient des vidéos pendant leur stage dans les Alpes, et on s’appelait régulièrement. Ils m’avaient dit qu’ils me dédieraient une célébration s’ils gagnaient, et Alban a tenu parole sur le Tour de l’Abitibi. J’ai beaucoup apprécié ce geste. Au championnat de France, le jour de mon anniversaire, l’équipe WorldTour m’a aussi envoyé une vidéo pour me souhaiter bon rétablissement. C’était très émouvant. Mon club de l’Amicale Cycliste Bisontine a également été très présente pour le soutien psychologique. Je garde enfin un très bon souvenir de tout le personnel médical que j’ai croisé. J’ai créé beaucoup d’affinités, particulièrement avec le personnel de Capbreton. Ils m’ont dit qu’ils viendraient m’encourager le jour où je participerai à la Clasica San Sebastian. Ce sont de belles personnes, et j’ai été très touché par leurs mots.

© Image Nomade Production

On s’est retrouvé une grosse semaine en février pour un stage en Espagne avec les gars du Programme Juniors. On s’est bien amusés, et j’ai vu que je n’étais pas si mal que ça par rapport aux autres. Mon hiver en Espagne m’avait permis de retrouver un bon niveau. J’ai pu rouler à nouveau avec mes anciens, et mes nouveaux collègues. On avait des choses à se dire, mais c’est comme si je n’étais jamais parti ! Je me sentais de mieux en mieux au fil des jours et je savais que je serais dans le match pour les premières courses. Il y avait naturellement de la nervosité pour le début de saison, mais je n’avais pas si peur de frotter. Je suis moins fou-fou qu’avant en descente, mais je ne suis pas largué. Ma première course UCI avec le Programme Juniors était la Guido Reybrouck Classic. La première étape était un chrono et je savais que je pouvais bien faire. J’ai fini vingtième, mais vu le niveau, j’étais assez content. Le lendemain, j’avais pour rôle d’emmener nos deux sprinteurs, qui ont fini dans le top 10.

Le week-end suivant, j’étais de retour avec mon club pour la Route d’Éole. J’ai réussi à prendre vingt secondes au peloton le dimanche matin, et j’étais assez serein pour le chrono l’après-midi. Je visais la gagne. J’ai finalement terminé deuxième, mais cela m’a permis de remporter le général ! Pour certains, c’est un signe de boucler la boucle sur un contre-la-montre. Moi, je vois les choses différemment : depuis ma chute sur un chrono, je savais que je voulais revenir encore plus fort… sur le chrono, justement.

© Photo Eponine

J’étais un peu ému sur le podium, mais sans réellement penser à la chute. J’étais juste dans la joie du moment. Ce n’est qu’avec le recul que j’ai repensé aux derniers mois. J’attendais ce moment avec impatience, mais j’ai toujours été serein. Dès mes premiers jours à l’hôpital, j’avais en tête de revenir le plus fort possible. Je suis encore jeune, il me reste beaucoup de choses à vivre, mais j’ai malgré tout l’impression que cet épisode m’a changé. Je ne suis plus exactement le même. Quand on frôle le pire, on ne voit plus les choses de la même manière. Je prenais déjà du plaisir sur le vélo, mais je crois que j’en prends encore plus aujourd’hui, car je me dis qu’on ne sait jamais quand tout ça peut se terminer. Physiquement, je suis de retour sur une courbe ascendante, et mentalement, cet épisode m’a endurci. Je profite au maximum de tous les moments.

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